Australopithecus sediba entre l’arbre et l’écorce

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Fruits, noix et feuilles, herbes et plantes du genre carex, telles que les papyrus, mais aussi de l’écorce ! Voilà l’étonnant menu à dominante forestière d’Australophitecus sediba, un hominine(*) qui ne fait décidément rien comme tout le monde.



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Cet australopithèque vivait il y a deux millions d’années sur le site de Malapa, en Afrique du Sud. Il a été décrit en 2010 et 2011 par Lee R. Berger, grâce aux restes de deux individus, un jeune mâle et une probable femelle adulte. Son équipe livre dans Nature (5 juillet 2012) des résultats sans précédent pour des fossiles aussi anciens. « C’est la première fois que peuvent être menées trois types d’analyses sur le même spécimen » afin de connaître sa diète, explique Amanda G. Henry (Institut Max Planck d’Anthropologie Évolutionnaire), auteure principale et spécialiste des ressources végétales dans l’alimentation des hominines (le genre Homo et les australopithèques). Une première qui doit beaucoup à l’état de conservation très inhabituel des deux sediba, tombés dans une cavité et enfouis rapidement.

Trois analyses pour une première

L’analyse des microtraces sur leurs molaires en parfait état met en lumière une diète originale, notamment pour le plus jeune spécimen, qui s’est attaqué à des aliments relativement coriaces par rapport à d’autres hominines. L’analyse isotopique du carbone contenu dans l’émail indique quant à elle que sediba se nourrissait copieusement de plantes en C3 – un type de photosynthèse utilisé par la majorité des végétaux, dont les arbres. Une singularité par rapport aux 81 spécimens d’australopithèques et d’Homo** déjà étudiés, volontiers clients de plantes en C4, dont font partie les graminées (la palme revenant à Paranthropus boisei, surnommé fort mal à propos le casse-noisettes). L’alimentation de Sediba ressemblait donc plus à celle de certains chimpanzés… ou des girafes !

Mais la plus grande surprise vient de l’examen de 38 phytolithes, des microfossiles végétaux piégés dans le tartre dentaire. Alors que « les autres australopithèques mangeaient régulièrement des plantes en C4, issus des environnements ouverts et des prairies », indique Amanda Henry, aucune trace chez sediba ! À la place, un assortiment varié de plantes en C3 (voir photo ci-dessous), dont des tissus ligneux et de l’écorce, dont la consommation n’avait jamais été documentée.


Phytolithes extrait du tarter dentaire de MH1. a, phytolithe de fruit de plante dicotylédone. b phytolithe de, bois ou d’écorce de dicotylédone. c, A phytolithe d’herbe en forme de petite bulle. d, A phytolithe de carex. Echelle, 50 µm.

Les indices disponibles sur le paléoenvironnement de sediba sont livrés par les sédiments, un probable coprolithe de carnivore et des fossiles des genres Equus et Megalotragus. Ils signalent la présence d’un couvert boisé de type « forêt-galerie », jouxtant des prairies abondantes où paissaient des herbivores. Compte tenu de la disponibilité de ces ressources, sediba paraît donc avoir été une fine bouche, sélectionnant, à dessein plutôt que par nécessité,  une grande diversité d’aliments différents. Écorce comprise.

 

Sediba a-t-il la gueule de bois ?

Lee Berger, père de sediba, a exprimé sa très grande surprise à la découverte de ces résultat, confessant qu’il n’aurait jamais imaginé que son fossile puisse consommer de l’écorce. La communication de cette publication s’est bien entendu appuyée sur cette curiosité alimentaire.

MH2 et MH1, les deux spécimens de sediba trouvés à Malapa

Mais est-ce si surprenant ? Les primatologues relèveraient immédiatement, comme le souligne Berger lui-même, que l’écorce est au menu de certains singes, comme les orangs-outans. Comme nous l’avons vu avec Pascal Picq au sujet du régime alimentaire de l’homme, nous avons co-évolué avec les arbres, et il n’est à cet égard guère surprenant qu’un hominine, parent proche de notre lignée, en ait fait un mets de choix. En fin de compte, ce petit particularisme de sediba ne fait que s’inscrire assez logiquement dans la grande palette d’adaptations des australopithèques, qui évoluaient sur le continent africain, à partir de 4 millions d’années, dans un environnement en mosaïque aux ressources alimentaires très diversifiées.

Les résultats ne font donc que suggérer « une variété encore plus grande que ce que l’on pensait », note à juste titre Amanda Henry. Mais ils soulèvent aussi de nouvelles interrogations, peut-être plus importantes, sur l’organisation sociale de ces australopithèques : « vivaient-ils en grands ou en petits groupes ? Devaient-ils parcourir de longues distances quotidiennement pour trouver suffisamment de nourriture ? » La scientifique n’a pas encore les réponses à ces questions, mais poursuivra sa collecte de phytolithes en Afrique du Sud, sur d’autres restes de sediba issus de Malapa ainsi que sur d’autres espèces d’australopithèques. Une autre question reste en suspens : quid de la consommation de viande, sur laquelle les analyses effectuées jusqu’à présent restent muettes, mais que les chercheurs estiment tout à fait probable.

Après avoir « brouillé l’origine de l’homme », en révélant des traits qui l’apparentent à la fois aux australopithèques et au genre Homo (voir l’explication de texte de Pascal Picq dans cet article de Libé, sediba refait parler de lui. Cette fois en dévoilant des habitudes alimentaires qui le rapprochent du chimpanzé…

Cette espèce décidément inclassable semble ainsi adresser un pied de nez aux paléontologues – Lee Berger en tête – qui l’ont positionné un peu rapidement sur notre arbre évolutif comme un pré Homo, c’est-à-àdire l’ancêtre directe de sapiens, quitte à chambarder toute la classification, et notamment le fait que l’apparition du genre Homo est antérieure à sediba… Empressement que n’a hélas pas manqué de railler le mal nommé evolutionnews.org (site qui promeut l’Intelligent Design), réjoui qu’un ancêtre de l’homme putatif morde, non pas la poussière, mais l’écorce…

Une autre version de cet article a été publiée dans le cahier sciences et techno du Monde daté du 7 juillet 2012.

* Homininé ou hominine ? C’est un cas classique d’ambiguïtés sur la dénomination des groupes taxonomiques. Bien que de nombreux auteurs, spécialistes y compris, utilisent le terme homininés, j’opte pour ma part pour la position cladiste, (G. Lecointre & H. le Guyader, La classification phylogénétique du vivant), qui correpond bien à la terminologie anglo-saxonne et qui distingue : les Hominines (Homo et autres Australopithèques), les Panines (Chimpanzé commun et Bonobo (chimpanzé nain), les deux groupes constituant à leur tour les Homininés (avec accent). Notons que l’un et l’autre n’ont en tout cas rien à voir avec les hominidés, terme qui a hélas été utilisé par Le Monde lors de l’édition de l’article.

** Ardipithecus ramidus, Australopithecus africanus, Paranthropus boisei et Paranthropus robustus, Homo non identifiés (erectus ou habilis)

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  1. A propos des noms donnés aux différents taxons (homininés ou hominines ?) le problème n’est pas simple … et se complique encore pour les profs qui doivent « coller » au programme officiel. Voir à ce propos ce qu’en dit Véronique Barriel : http://plateforme-depf.mnhn.fr/mod/resource/view.php?id=366

    • laurentbrasier Says: juillet 12, 2012 at 8:26

      Merci Alain pour ce lien ; c’est effectivement on ne peut plus embrouillé : elle recommande le cladogramme B avec la sous-tribu Hominina (= hominines) mais, « pour coller au programme officiel » revient dans le cladogramme C à Homininés ; conclusion: il faut changer le programme officiel !

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