coucou, criquet là ? (hs#15: MACHINE HEAD, Locust)

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A l’approche du printemps, le headbanging science du bLoug est toujours pris d’une envie de sautiller telle la sauterelle sur de primesautiers gazouillis… De là à passer à l’écoute du Locust de Machine Head, il n’y avait donc qu’on bond – amplement facilité par la suggestion de François Lassagne (merci !).

Locust est tiré du septième album studio du groupe, Unto the Locust (soit « vers le criquet », tout un programme), sorti en France en 2011. Le morceau  se veut métaphorique : selon Robb Flynn, chanteur et guitariste, il évoque certaines personnes qui tendent à devenir un fléau pour leur entourage… Un peu comme les criquets, ces bestioles d’ordinaire si paisibles avant qu’il leur prenne l’idée de tout ravager sur leur passage en bandes organisées. Avant-goût en vidéo :

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Mais qu’est-ce donc qu’un locuste ?

Difficile de s’y retrouver dans ces bestioles qui sautent partout. Essayons de les tenir en place le temps d’éclaircir la situation. Les criquets constituent un sous-ordre d’insectes phytophages (i.e. mangeurs de plantes) de l’ordre des orthoptères (ordre d’insectes à ailes droite, comprenant aussi les sauterelles et les grillons). En fonction de leur comportement, on distingue parmi eux les locustes et les sauteriaux (qui n’ont rien à voir avec les sauterelles). Les locustes sont des espèces grégariaptes, c’est-à-dire qu’elles tendent à devenir grégaires sous certaines conditions, tandis que les sauteriaux auront tendance à rester sur le quant-à-soi et à snober leurs congénères, ne réagissant aux effets de groupements que par des modifications morphologiques et comportementales mineures – notons que cela ne les empêchent pas de se conduire aussi comme des voyous et de ravager quelques cultures.

 

On est une bande de jeunes…

L’Observatoire acridien de la FAO suit de près la menace posée par les criquets en fournissant des prévisions et en donnant l’alerte aux pays menacés d’invasion. Elle résume le potentiel de dévastation du criquet pèlerin ainsi :

Pendant les périodes calmes, appelées rémissions, le Criquet pèlerin se cantonne généralement aux zones arides et semi-arides d’Afrique, du Proche-Orient et de l’Asie du Sud-Ouest, qui reçoivent moins de 200 mm de précipitations annuelles. Cette aire couvre 16 millions de km2 et concerne une trentaine de pays. En période d’invasion, le Criquet pèlerin peut envahir une aire de 29 millions de km2 comprenant 60 pays et représentant 20% de la surface terrestre émergée. Il menace alors les moyens de subsistance d’un dixième de la population mondiale.

En ce moment c’est plutôt calme, à part par là (je préfère vous prévenir au cas où vous projetteriez une excursion à la va-vite) :

En 2003 et 2004, la situation était bien plus dramatique. Des millions d’hectares de culture ont été ravagés au Sahel et au Maghreb par des essaims de criquets pèlerins. Malgré des traitements effectués sur des superficies considérables, les ravageurs ont envahi massivement la Mauritanie, le Sénégal, le Mali, puis le Niger, le Tchad, le Burkina Faso, avant de s’aventurer, pour quelques essaims, jusqu’aux iles du Cap Vert !

En 2011, c’est dans dix pays du Caucase et d’Asie centrale, parmi lesquels le particulièrement pauvre et vulnérable Tadjikistan, qu’était tirée la sonnette d’alarme anti locustes. Enjeu : protéger 25 millions d’hectares de terres cultivables…

 

Quand il n’y en a qu’un, ça va encore…

Les essaims de criquets ont des tailles très variables, de moins de 1 km2 à plusieurs centaines de km2. Mais quant on sait qu’un essaim contient au moins 40 millions de criquet au km2 et qu’un criquet pèlerin consomme quotidiennement son propre poids en nourriture fraîche, soit environ 2 grammes, on se rend compte sans même faire le calcul du potentiel de nuisance d’un essaim lancé sur votre carré de laitues. Ajoutez à cela une durée de vie de 3 à 5 mois (pour le pèlerin), 3 pontes de 80 œufs par femelle durant leur durée de vie et des distances parcourues pouvant aller jusqu’à 130 km par jour vent dans les ailes, et vous aurez tôt fait de déclarer forfait pour passer à la salade en sachet.


Ton corps change, c’est normal

Quand les conditions, variables d’une espèce à l’autre, sont idéales à la reproduction, les effectifs augmentent, ce qui induit un changement de comportement. Individu solitaire, le criquet devient grégaire (en passant par des étapes intermédiaires). Son apparence se modifie également : dans le cas du Criquet pèlerin, les ailés solitaires sont bruns alors que les ailés grégaires sont roses (immatures) ou jaunes (matures)… La différence est telle qu’on a cru jusqu’en 1921 avoir affaire à des espèces différentes :

Pourquoi les criquets changent-ils de comportement et deviennent-ils grégaires ?

Le phénomène et ses manifestations sont complexes (voir le site du CIRAD pour plus de détails) mais le principal facteur déclenchant est la densité (un peu comme dans un concert de rock, oui) :

En simplifiant, il suffit de rassembler des individus d’une même espèce grégariapte pour observer des effets immédiats sur eux-mêmes (changement de livrée tégumentaire, de comportement) et des effets transmis sur leur descendance (CIRAD)

D’autres facteurs viennent renforcer ou réduire les effets du choc densitaire subi :
– la photopériode (rapport jour/nuit)
– la température,
– la sécheresse,
– la pauvreté de l’alimentation,
– la teneur de l’air en gaz carbonique,
– la salinité du sol.

Mais quel est donc le mécanisme à l’oeuvre ?

Selon une étude de décembre 2011 publiée dans PNAS, le changement de comportement du criquet pèlerin serait provoqué par l’action d’une enzyme, la « protéine kinase A », dont les fonction de régulation dans la cellule sont nombreuses (sucre, lipides, glycogènes). Après inhibition de la protéine kinase A, le comportement grégaire du criquet pèlerin disparaît.

Ce résultat serait cohérent avec une découverte antérieure qui impliquait la sérotonine dans le processus (la sérotonine joue un rôle d’hormone et de neurotransmetteur dans le système nerveux central ; elle est souvent impliquée avec la protéine kinase A dans des processus chimiques communs).

Reste à pouvoir inhiber la production de protéine kinase A dans la nature afin de prévenir la formation d’essaims géants, ce qui risque de soulever les mêmes difficultés pratiques que pour les traitements insecticides actuels (on n’arrive à traiter que les essaims suffisamment denses).

On pourra sinon toujours en embaucher quelques uns comme figurants pour le prochain clip de Machine Head. Ou les menacer avec un wéta géant !

Ça devrait les tenir tranquilles un moment…

 

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  1. La transition Machine Head -> Criquet est brutale, j’adore. Après comme à chaque article, on est pris aux tripes : tout ça est si bien expliqué. Le titre, en revanche, bien trop glam. Et au fait l’album en question, c’est une tuerie. Glob.

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