de l’intérêt de l’éthologie en laboratoire

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(Kaluchua bonus track #1)

A l’occasion de la review de Kaluchua (lire le post ici), une interview avec l’éthologue Alban Lemasson sur la pratique de son métier et les avantages respectifs de l’observation en laboratoire et en milieu naturel.

"vous croyez que c'est mon comportement naturel, peut-être ?"

Alban Lemasson étudie la communication vocale et la vie sociale des primates au Laboratoire d’éthologie animale et humaine de l’Université Rennes 1 (EthoS). Il s’intéresse particulièrement aux mones de Campbell, dont il étudie les étonnantes capacités de vocalises à la fois sur des sujets captifs et sur des sujets sauvages. « On s’est rendu compte que pour avoir une vision complète de la vie sociale d’un animal, il fallait combiner les deux approches, études en laboratoire et études de terrain », explique-t-il. Certains labos  pratiquent exclusivement le terrain, d’autres le labo, et certains combinent les deux approches. D’après Alban Lemasson, cela tient aux thématiques mais aussi à des « écoles de pensée, des visions différentes entres labos : les étudiants sont « élevés » (sic) dans un laboratoire et reproduisent ensuite sa façon de travailler ».

"ça, un prédateur ? encore une de tes expériences à la noix..."

Le milieu sauvage offre des contextes d’observation plus variés grâce à la présence de prédateurs, au besoin d’avoir à rechercher la nourriture, à la survenue d’événements (chutes d’arbre) etc. Le contexte social est également plus vaste. Autant d’occasions de stimuler le signal vocal, objet d’étude de prédilection du chercheur.  Le hic, lorsqu’on étudie des singes évoluant dans des frondaisons perchées à 40 mètres de hauteur, c’est que toutes ces opportunités d’observations sont délicates à saisir. En cause, bien sûr, « les contraintes visuelles dues à la densité des du couvert forestier, mais aussi les contraintes de propagation des sons » (les singes ne sont pas les seuls à vouloir s’exprimer là-haut et toutes sortes de bruits ambiants peuvent venir parasiter les enregistrements), et enfin, la mobilité des sujets, qui ont la fâcheuse manie de ne pas rester en place.

L’intérêt des études en captivité va de soi : pas besoin de stage d’acrobranche pour suivre son sujet d’étude. Mais outre ces considérations gymnastiques et pratiques, le laboratoire permet surtout de détailler l’objet de la recherche, « d’avoir une fenêtre d’analyse plus fine », comme l’explique Alban Lemasson : « au lieu de s’intéresser à de grandes catégories, on peut s’intéresser plus en détail à des postures, des mimiques », bref à des comportements individuels particuliers (car on identifie facilement les individus en captivité, beaucoup plus difficilement dans la nature).

L’étude en captivité offre un autre avantage : « une plus grande facilité pour tester des situations expérimentales ». Donc pour échafauder des hypothèses et les moyens de les mettre à l’épreuve. On touche là un point-clé de la démarche combinatoire labo / terrain mise en oeuvre par Alban Lemasson :

  1. Le process d’expérience type est en fait initié en milieu naturel où l’on repère un comportement général.
  2. On entre ensuite en laboratoire où l’on peut échafauder des hypothèses plus détaillées. C’est là qu’Alban Lemasson a pu mettre au point un système d’enregistrement télémétrique permettant d’étudier les cris des femelles mones de Campbell et de découvrir leur étonnante plasticité acoustique ainsi que l’existence de « règles de conversation » (respect du tour de parole, attention à la voix des aînées…)
  3. On retourne ensuite en milieu naturel pour retester et valider ces hypothèses dans les populations sauvages. Les recherches d’Alban Lemasson en sont à ce stade.

« Le répertoire vocal des singes est certes génétiquement borné mais grâce aux études en captivité, on découvre que les gênes ne font pas tout et que ce répertoire n’est pas figé. »

"toi, j'te cause pas..."

« Presque tout ce qui caractérise l’humanité se résume par le mot culture » pensait François Jacob. En cherchant les origines du langage chez les primates, Alban Lemasson achève de dynamiter notre vision anthropocentrée de l’animal.

Mais sans provoquer grands heurts, en fin de compte ; s’il y a révolution dans les sciences du vivant, elle opère bien de façon « clandestine », comme le raconte Michel de Pracontal dans Kaluchua. Alban Lemasson dit généralement rencontrer des gens « ouverts » à ses recherches, d’autres qui suspectaient que les singes avaient un proto-langage mais n’osaient pas en parler, et aussi quelques sceptiques, qui demandent à voir ces résultats répliqués sur d’autres espèces.

Le grand public, lui, est très réceptif, précisément « parce qu’on touche à une espèce proche de l’homme et au cognitif ». S’il y a une réticence, elle est plus pragmatique qu’idéologique : « combien ça coûte et à quoi ça sert tout ça ? » En fin de compte, un terrain très propice à la médiation scientifique.

lire également : JMLL, myopie et révolution (Kaluchua bonus track #2)

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