quand le marketing fait régresser l’évolution (hs#7 : KOЯN, Evolution)

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Ce headbanging science #7 rappelle singulièrement le #2 consacré au Do the Evolution de PEARL JAM, qui utilisait l’évolution pour véhiculer des stéréotypes sur la nature humaine violente ; la vision de KoЯn dans ce Evolution est assez proche (l’homme reste un bon à rien de singe…) mais propose un clip qui pose beaucoup de questions et se joue d’un concept surranné : l’évolution régressive.

headbanging science

la rubrique musicale des titres qui ont (presque) un rapport avec la science

#7 : KOЯN – EVOLUTION

Evolution est le premier single de l’album Untitled paru en 2007. Réalisé par un clippeur de Los Angeles au pédigrée peu flatteur, le clip est une plutôt bonne surprise. Il remplit son rôle de satire politique promis lors du casting par la production, qui cherchait des comédiens pouvant incarner des rôles de scientifiques ou de politiciens bigots, personnages que l’on voit s’agiter autour d’une amusante « réunion de crise sur l’évolution » :

Image de prévisualisation YouTube

évolution et marketing font-ils bon ménage ?

La sortie du single Evolution a fait l’objet d’une campagne de marketing viral plutôt audacieuse, avec la création d’un site dédié, www.evolutiondevolution.com. L’objet de ce mini-site est la promotion d’une parodie de documentaire scientifique dans laquelle les membres du groupe jouent le rôle d’experts sur l’évolution (le principe rappelle celui du mockumentary de Werner Herzog, Incident at Loch Ness, sorti en 2004 et dont un personnage de scientifique totalement loufoque a probablement inspiré KoЯn). Le titre du faux documentaire parle de lui-même : Devolution: Nature’s U-Turn (Dé-évolution, le demi-tour de la nature). Le trailer donne une bonne idée du contenu :

Image de prévisualisation YouTube

Jonathan Davis, chanteur de KoЯn, a expliqué que ce mini-site parodique s’inscrivait dans la volonté du groupe d’explorer de nouvelles voies de communication. Sur ce plan, difficile de savoir si ce fut une réussite en termes de buzz – Gerald Casale, membre de l’antédiluvien groupe Devo fit mine de tomber dans le panneau à l’époque, en dénonçant KoЯn comme des imposteurs jouant avec le feu et ne reconnaissant pas Devo comme pionniers du concept de « dé-évolution » ; Jonathan Davis, embraya en tirant son chapeau à Devo ; bilan : une goutte d’eau dans un océan de promos, mais qui m’a au moins enfin permis de comprendre ce que signifiait le nom du groupe Devo).

Sur le plan scientifique, l’oeuvre de communication de KoЯn est peut-être plus regrettable. Le début du clip, qui établit un lien abusif entre données sur le QI (en elles-mêmes plus que discutables) et natalité pour faire accroire que l’intelligence humaine décroit, se pose là en matière d’approximation et de raccourci pseudo scientifique. Difficile d’admettre que ce soit là ce que pense réellement le groupe, par ailleurs suffisamment finaud pour aborder des thèmes originaux avec une communication innovante et bien-pensée. Mais quel est l’impact de ce genre de message sur un public incapable d’en saisir le second degré ? Quel est, plus globalement, le risque de mauvaise interprétation d’une parodie telle que cette vidéo, présente sur le mini-site de promo, intitulée Darwin’s Fallacies ?

Image de prévisualisation YouTube

Est-ce assez clairement décalé pour être simplement drôle ? Ou trop risqué sur un marché dont seulement 39,7% de la population est d’accord avec l’idée que « les êtres humains, tels que nous les connaissons aujourd’hui, sont issus d’espèces animales inférieures » [1] ? Le fan de néo métal de base est-il suffisamment armé pour comprendre que le mini-site comme le clip sont parodiques ? Une petite ballade sur les forums montre clairement que, pour une partie du public, le message délivré par KoЯn est anti-évolutionniste (certains appuient leur interprétation sur le fait que le bassiste du groupe aurait viré born again christian). Gerald Casale de Devo avait au moins raison sur un point : en maniant des concepts évolutionnistes pour leur satire (qui vise la société américaine et est en premier lieu politique plus que scientifique), KoЯn jouait effectivement avec le feu.


la dé-évolution, ou quand la théorie de l’évolution elle-même régresse

On pourra se rassurer en se disant que le concept de dé-évolution qu’exploite le groupe est un archaïsme plutôt inoffensif, voire folklorique. « Dans les légendes traditionnelles de tribus du Sud-Est asiatique et d’Afrique, l’évolution va à rebours de la vision classique qui prévaut en général : leurs grands singes locaux passent pour des humains déchus »[2], note Richard Dawkins. L’idée de dé-évolution correspond à celle d’évolution régressive, une sorte de miroir inversé de la séquence que tous les tenants de l' »Échelle des êtres » ont cherché à ordonner depuis Aristote. C’est un thème mineur des pseudo sciences actuelles, telles que la supposée alternative à Darwin de Michael A. Cremo, convaincu que les humains sont sur terre depuis des centaines de millions d’années et sont le produits d’une régression à partir d’une forme de « conscience pure », quoi que cela puisse bien signifier.

C’est aussi un concept au centre d’un épiphénomène chrétien du préjugé raciste dans les années 1940 [3]. Georges Salet et Louis Lafont, les deux auteurs de l’essai éponyme L’évolution régressive, publié en 1943, étaient convaincus de la régression des races les unes par rapport aux autres à cause du péché originel : « Ce n’est pas l’animal qui est devenu progressivement Homme, c’est l’Homme, dans des races peut-être plus coupables que les autres, qui a rétrogradé vers l’animalité. » [4] Dans cette vision, l’homme ne descendait plus du singe, il y retournait ! Du moins les races humaines plus coupables que les autres… Exactement ce nous annonce le clip de Korn, le racisme en moins.

La même année, un autre auteur, Henri Decugis, rejoignait Salet et Lafont sur le thème de la dégénérescence. Pour lui, les Hottentotes et les Bochimans (abonnés aux mauvaises places dans toutes les hiérarchisations racistes), étaient les populations les plus dégénérées d’Afrique, proches de groupes paléolithiques éteints, et donc menacés d’extinction prochaine : « On peut supposer que nous sommes ici en présence de races déjà dégénérées chez lesquelles l’excédent de graisse était dû à un état organique défectueux qui a provoqué leur extinction dans toute l’Europe vers la fin de l’âge du Rennes. » [5] Bochimans et Hottentotes avaient toutefois ceci pour se rassurer : dans la vision hautement pessimistes de l’auteur, toutes les espèces vivantes étaient appelées à disparaître les unes après les autres : « Le vieillissement des espèces vivantes est beaucoup plus avancé qu’on ne le croit communément. Aucune ne peut y échapper. […] Seul, [‘Homme] se penche sur l’abime sans fond vers lequel [son espèce] s’achemine pour y sombrer, lorsque son heure sera venue et pour s’endormir enfin dans le silence de la mort, pendant que de petits êtres restés primitifs, moins évolués – comme les Bactéries, les Infusoires et les Lingules – inertes, aveugles, sourds, vivront longtemps encore dans la vase froide et obscure du fond des Océans, puis s,éteindront à leur tour sans le savoir. »[6]

Par quoi les bactéries, les infusoires et les lingules ont-elles péché ? l’histoire ne le dit pas. Mais KoЯn pourrait se pencher sur la question, ce serait un challenge promotionnel intéressant.

 


[1] Étude internationale sur l’acceptation de l’évolution dans le grand public, 2006 ; la proportion est de 79,5% pour la France

[2] R. Dawkins, Il était une fois nos ancêtres, Une histoire de l’évolution, Robert Laffont, 2007.

[3] Aussi étonnant que cela puisse paraître, il existe toujours des séquelles de cette théorie : voir http://www.biblisem.net/historia/perosing.htm

[4] Georges Salet & Louis Lafont, L’Évolution régressive, Paris, Éditions franciscaines, 1943, p. 66.

[5] H. Decugis, Le Vieillissement du monde vivant, Paris, Librairie Plon, 1943, p.364.

[6] Id.


Evolution – Lyrics

I’m diggin’ with my fingertips
I’m ripping at the ground I stand upon
I’m searching for fragile bones
Evolution
I’m never gonna be refined
Keep trying but I won’t assimilate
Sure we have come far in time
watch the bow break
And I’m sorry that I don’t believe
by the evidence that I see
That there’s any hope left for me
It’s evolution
Just evolution
And I, I do not dare deny
the basic beast inside
It’s right here
It’s controlling my mind
And why do I deserve to die
and I’m dominated by
This animal thats locked up inside
Close up to get a real good view
I’m betting that the species will survive
Hold tight, I’m getting inside you
Evolution
And when were gonna find these bones
They’re gonna want to keep them in a jar
the number one virus caused by
Procreation
And the planet may go astray
in a million years they’ll say
Those motherf****** were all derranged
It’s evolution
Just evolution
And I, I do not dare deny
the basic beast inside
It’s right here
It’s controlling my mind
And why do I deserve to die
I’m dominated by
This animal thats locked up inside
Take a look around
Nothing much has changed
Take a look around
Nothing much has changed
Take a look around [x3]
Nothing much has changed
Take a look around [x2]
Nothing much has changed
Take a look around [x2]
Nothing much has changed
Take a look around
I, I do not dare deny
the basic beast inside
It’s right here
It’s controlling my mind
And why do I deserve to die
I’m dominated by
This animal that’s locked up inside
Why
Why do I deserve to die?

 


Info drums : le batteur du clip est Joey Jordison de Slipknot mais celui que l’on entend sur ce morceau (ainsi que sur trois autres tracks de Untitled) est Brooks Wackerman de Bad Religion (headbanging science #4).

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.