la brute (part 2 : l’homme criminel de Lombroso)

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Suite de l’article consacré aux représentations du singe en brute lubrique, avec la théorie de l’homme criminel de Cesare Lombroso.

Conjuguée à l’évolutionnisme, la représentation du singe comme brute a accouché de concepts pour le moins regrettables, dont les conséquences ne furent malheureusement pas limitées à la sphère des idées  mais affectèrent, en pratique, des êtres humains. Leur seul tort : être affligés de traits un peu trop proches de ceux de leurs ancêtres simiens. Parmi ces théories, celle de « l’homme criminel », développée, par le médecin italien Cesare Lombroso (1835-1909).

Lombroso et sa théorie de l’homme criminel ont leur musée à Turin – pas une fierté pour tous comme l’indique ce tract

Lombroso agrémenta d’une couche clairement évolutionniste les théories biologiques de la criminalité courantes en son temps. Il exposa ses vues dans Uomo delinquente (L’homme criminel), paru en 1876.Selon lui, les délinquants nés étaient en substance des singes vivant parmi nous. Non pas des fous ou des malades, qui ne seraient criminels que de circonstance, mais de véritables cas de « régression » à un niveau antérieur. Ces malchanceux naissaient avec une proportion un peu trop élevée pour la paix sociale de caractéristiques primitives et simiesques, demeurées dans leur patrimoine et héritées de leurs ancêtres singes. Évidemment, il n’était pas question de pouvoir guérir ces tares puisqu’elles étaient consubstantielles aux criminels qui en étaient affectés. Un juriste écrivant à Lombroso résumait ce qui devait, de façon logique et sinistre, découler de cette vision des choses : « Vous nous avez montré des orangs-outans lubriques et féroces qui ont figure humaine. Il est évident qu’en tant que tels, ils ne peuvent se conduire autrement. S’ils violent, tuent et volent, c’est en raison de leur nature et de leur passé, mais il n’en faut pas plus pour les détruire après avoir acquis la certitude qu’ils resteront des orangs-outans. »[8]

Stephen Jay Gould a consacré une partie de son indispensable ouvrage La Mal-Mesure de l’homme au cas de Cesare Lombroso, dans le chapitre bien nommé Le singe en quelques-uns d’entre nous : l’ anthropologie criminelle.[9]Son essai Le délinquant est une erreur de la nature ou le singe qui sommeille en nous [10] aborde la même question. Je me tiendrai ici aux points exposés dans ces deux textes qui concernent plus spécifiquement les singes.

La théorie de l’homme criminel exerça une très forte influence sur les sciences de la fin du XIXe siècle, qui vit par exemple la création de la discipline de l’anthropologie criminelle. Lombroso, qui avait tenté sans réussite de découvrir des différences anatomiques entre des criminels et des déments, a raconté comment il fut saisi d’une intuition subite en examinant le crâne d’un célèbre brigand et en y voyant soudain « une série de caractères ataviques rappelant plus un passé simien qu’un présent humain. »[11] Cette subite révélation guida tout le travail du médecin italien, qui se mit à traquer les signes manifestes de la souillure ancestrale, grâce auxquels on allait pouvoir identifier les criminels nés de façon infaillible.

violence en réunion chez les castors

En préalable à cette recherche de caractères simiens, Lombroso devait bien sûr faire la preuve que les inclinations naturelles des animaux inférieurs étaient elles-mêmes criminelles. Cette condition constituait en effet la clé de voute de l’édifice qu’il se proposait de construire : « si certains hommes ressemblent à des singes et que ces derniers [sont] gentils, le raisonnement s’effondre », relève Stephen Jay Gould [12] On s’en doute, dans un tel contexte, Lombroso ne put faire autrement que de céder à un laisser-aller méthodologique coupable. Gould parle de « ce qui doit être la plus ridicule démonstration d’anthropomorphisme qui ait jamais été écrite ».[13]

Qu’on en juge. Dans son étude sur le comportement criminel des animaux, Lombroso appela par exemple au secours de son propos : une fourmi piquée d’un accès de rage mettant en pièces un puceron, une cigogne adultère assassinant son mari avec l’aide de son amant, une troupe de castors, que l’on pourrait accuser de violence en réunion, liguée pour massacrer un congénère isolé. Et pour étayer plus solidement, Lombroso alla même jusqu’à  assimiler à un crime les habitudes alimentaires des insectes dévorant certaines plantes !

et conduite sans permis, en plus

Au sujet des singes, Lombroso rapportait par exemple les forfaits suivants (Cesare Lombroso, L’homme criminel, 1887, accessible en ligne) :

  • VOL : « Le Cercopithecus monas est un véritable filou. Tout en recevant vos caresses, il glisse ses mains dans vos poches, vous vole et cache les objets volés dans les draps, dans les couvertures. »
  • ESCROQUERIE : « Un chimpanzé malade avait été nourri avec des gâteaux ; quand il fut rétabli, il faisait souvent semblant de tousser pour se procurer ces friandises. »
  • MEURTRE PAR ANTIPATHIE : « Il y a des femelles qui ont une aversion invincible pour les individus de leur espèce et de leur sexe. Cela s’observe, par exemple, chez les singes anthropomorphes et surtout chez les Orangs-outans, dont les femelles traitent leurs semblables avec une animosité instinctive, les battent et arrivent même jusqu’à les tuer. »
  • CANNIBALISME ET INFANTICIDE : « Parmi les singes, les femelles des Ouistitis mangent quelquefois la tête à un de leurs petits ; elles écrasent aussi leurs petits contre un arbre quand elles sont lasses de les porter. »

méthode et stigmates

Le caractère criminel des animaux inférieurs une fois établi, Lombroso peut se lancer dans l’énumération des stigmates anatomiques de l’homme criminel. Gould relève que l’erreur méthodologique principale de Lombroso consiste à confondre les variations normales d’un caractère donné à l’intérieur d’une population et les différences de valeur moyenne pour ce même caractère entre les populations, alors qu’il s’agit de phénomènes biologiques tout à fait distincts (et d’un problème statistique élémentaire). Gould prend cet exemple : « La longueur du bras varie chez les humains et il est normal que certaines personnes aient de plus longs bras que d’autres. Le chimpanzé moyen a le bras plus long que l’humain moyen, mais cela ne signifie pas qu’un humain possédant un bras relativement plus long que la moyenne est génétiquement similaire aux singes. »[14] Pourtant, c’est ce que Lombroso conclut.

Parmi les stigmates simiens, Lombroso recense, d’après Gould   :

« l’épaisseur du crâne, le développement disproportionné des mâchoires, la prééminence de la face sur le crâne, la longueur relative des bras, les rides précoces, l’étroitesse et la hauteur du front, les oreilles « à anse ou charnues », l’absence de calvitie et les cheveux plus épais et hérissés, la peau plus brune, une plus grande acuité visuelle, la sensibilité considérablement diminuée et l’absence de réaction vasculaire (rougeur). Au cours du Congrès international d’anthropologie criminelle de 1896, il soutint même que les pieds des prostituées étaient souvent préhensiles comme chez les singes (gros orteil nettement séparé des autres). »[16]

La liste est impressionnante. Elle souligne bien une chose : la ressemblance entre l’homme et les singes n’a jamais cessé  de nous frapper et de nous inciter à en dresser le catalogue. Tantôt pour insister sur ce que nous avons de commun, tantôt pour ne retenir que ce qui nous différencie. Et dans les deux cas, toujours au détriment du singe. S’il s’agit ici de débusquer les ressemblances, c’est uniquement pour mettre à mort la brute et préserver la société de ses éléments dangereux.

face de limande

Pour en finir avec Lombroso sur une note moins sinistre, on s’amusera de son zèle qui le poussa à hasarder des similitudes avec des créatures morphologiquement et évolutivement plus éloignées de nous : lémuriens, rongeurs, porc, bovins, lamantins… et même poissons plats tels la limande ! L’asymétrie faciale de certains criminels ne ressemblait-elle pas à ces poissons dont les deux yeux sont placés du même côté du corps ? L’histoire ne dit pas quel crime les limandes avaient pu commettre, mais il devait être terrible pour qu’elles s’aplatissent ainsi…


[8] Cité par S. J. Gould, « Le délinquant est une erreur de la nature ou le singe qui sommeille en nous », in Darwin et les grandes énigmes de la vie, Paris, Seuil

[9] S. J. Gould, La Mal-Mesure de l’homme, Paris, Odile Jacob, 2009, p.159.

[10] S. J. Gould, « Le délinquant est une erreur de la nature ou le singe qui sommeille en nous », in Darwin et les grandes énigmes de la vie, Paris, Seuil

[11] S. J. Gould, La Mal-Mesure de l’homme, Paris, Odile Jacob, 2009, p.160.

[12] Ibid., p.161.

[13] Id.

[14] Ibid., p.165.

[16] Id.

 

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail