la brute

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« J’eus le malheur, en 1854, de passer au gorille. En un temps ou le bruit commençait à se répandre que l’homme et le singe étaient frères, c’étaient [sic] bien de l’audace, et ma tentative s’aggravait de ceci que, le gorille étant le plus laid de tous les singes, la comparaison n’était pas flatteuse pour l’homme »

Emmanuel Frémiet

Ceci n’est pas une allégorie de DSK au Sofitel

Gorille enlevant une femme (1878), sculpture d’Emmanuel Frémiet (musée des Beaux-arts de Nantes)

Le sculpteur français Emmanuel Frémiet (1824-1910) fit bruire le Tout-Paris d’un frisson de scandale avec son Gorille enlevant une femme (présentée sous le titre Troglodytes Gorilla du Gabon), qui après avoir été interdit, reçut une médaille d’honneur, la plus haute distinction, au Salon de Paris de 1887. L’œuvre reflétait les stéréotypes de son temps sur le gorille, espèce encore mal connue et perçue comme une véritable brute sanguinaire et lubrique… des préjugés sur les grands singes qui ont la vie dure.

En 1859, année de parution de L’origine des espèces de Charles Darwin, l’explorateur et naturaliste Franco-américain Paul Belloni du Chaillu (1835-1903), exhibe des spécimens de gorilles naturalisés aux USA. Lesquels vont ensuite faire sensation à Londres, où ils seront exposés  à la Geographical Society. Le phénomène n’est pas nouveau. Dans les années 1830, déjà, le cirque Barnum et Bailey exhibait Gargantua the Great, un gorille annoncé comme « la plus terrifiante créature du monde ». Le gorille attire les foules pour son exotisme mais aussi par fascination pour sa terrifiante puissance. Sa réputation d’absolue férocité est usurpée, mais aucun récit de l’époque ne manque de la mettre en scène, dans une débauche d’effets qui ne s’embarrassent pas de rigueur scientifique – et pour cause, faute de spécimen il n’est guère possible d’étudier le gorille jusqu’aux expéditions de du Chaillu.

la férocité faite singe

1859, toujours. Un article sur le gorille publié dans l’Illustrated London News, un magazine hebdomadaire né en 1842 qui offrait trente-deux estampes pour l’éducation de son lectorat, s’attaque au gorille en compilant tous les fantasmes des récits de voyageurs de l’époque : « un examen de près relève presque de l’impossible, en particulier parce qu’à l’instant où il voit un homme, il l’attaque. La force du mâle adulte étant prodigieuse et ses dents lourdes et puissantes, on dit qu’il surveille, tapi dans les grosses branches des arbres de la forêt, l’approche de quiconque appartient à l’espèce humaine et, tandis que ce-dernier passe sous l’arbre, il laisse tomber ses horribles pieds arrière dotés d’un pouce énorme, saisit sa victime par la gorge, la soulève du sol et finalement la laisse tomber à terre, morte. C’est par pure malveillance que cet animal agit de la sorte car il ne mange pas la chair de l’homme qui vient de mourir, mais trouve un plaisir diabolique dans l’acte même de tuer. »[1] La description n’est pas sans rappeler celle du terrible Pongo d’Andrew Batell, description qui date de 1604… En 250 ans, la connaissance des grands singes en général et du gorille en particulier n’a guère évolué. A la décharge de l’Illustrated London News, il n’y a pas d’acharnement particulier sur le gorille et toute espèce mal connue fait les frais d’erreurs grossières : le numéro du 28 mai de la même année qui nous propose l’histoire du « poisson parlant »  montre ainsi l’image d’un bassin dans lequel s’ébat ce qui a tout l’air d’être une otarie !

Du Chaillu est le premier explorateur occidental à avoir rencontré des gorilles dans leur milieu naturel. Auteur d’ouvrages de vulgarisation, notamment à destination des enfants, tels que Stories of the gorilla country : Narrated for young people (1867), il fait « des observations justes qui seront confirmées bien plus tard ».[2] Malheureusement, il se laisse aussi aller au spectaculaire (il semble y avoir beaucoup de cannibales dans les peuplades que rencontre notre courageux explorateur) et exagère, comme d’autres avant lui, traits qui valurent au gorille sa réputation de férocité, notamment ses impressionnantes charges.

une mauvais blague sur les roux qui aura mal tourné

Grâce à l’appui du surintendant des Beaux-Arts de Napoléon IIl, Emmanuel Frémiet va pouvoir braver l’interdiction et présenter Gorille enlevant une femme. Il  va s’attirer les sarcasmes et les commentaires effarouchés en même temps que la célébrité. Il récidivera dans la même veine, en plus terrifiant encore,  avec L’Orang-outang étranglant un sauvage de Bornéo (1895), une commande du Muséum national d’histoire naturelle de Paris. La férocité du primate est portée à son comble dans cette œuvre – on voit mal comment, cette fois-ci, la victime pourrait en réchapper. Elle ne soulèvera pourtant pas les mêmes indignations, pour une raison simple : elle ne mettait en scène que la violence du singe, au contraire de Gorille enlevant une femme, qui alliait à merveille à la férocité un autre stigmate dont on affligeait les singes, et le gorille en particulier : la lubricité.

la bête lubrique

Gorille enlevant une femme est finalement présenté dans une niche voilée d’un rideau. Il ne s’agit pas de prudence mais bien de pudeur. Frémiet eut beau présenter son gorille comme une gorille et arguer que cette femelle s’apprêtait à dévorer sa victime, c’est la dimension sexuelle de l’œuvre qui retint l’attention du public, et excita sa « curiosité priapique », selon les termes de Baudelaire, qui lui-même s’offusquait de ce viol annoncé. En 1893, L’Artiste, revue d’art de l’époque, revint sur l’épisode en ces termes : « Ce gorille étouffant dans ses bras herculéens une négresse frêle et délicate donna très vite aux juges trop pressés l’idée d’une scène de luxure épouvantable. L’artiste avait cependant insisté, pour que nul n’en ignore, sur le caractère anthropophage de ces troglodytes du Gabon ; et les apparences étaient sauves, puisque le monstre était femelle. »[3] En réalité, un gorille, même mâle, n’aurait jamais eu l’idée de violer une femme, mais Frémiet,  en  suggérant la lubricité de son sujet, ne faisait, comme pour la violence, que s’inscrire dans une tradition de poncifs. Albert et Jacqueline Ducros citent un petit ouvrage au nom évocateur paru en 1867 et qui eut un succès considérable dans diverses traductions : Enlèvement d’une jeune fille par un gorille. Histoire reçue d’un explorateur par feu le révérend Dr Livingstone, le célèbre voyageur. L’histoire est édifiante : « Leah Haas, ravissante adolescente de dix-huit ans qui accompagne son père diamantaire au Gabon, est enlevée par un gorille vicieux et féroce. Son père et le narrateur, John Oslow, se lancent à la poursuite du kidnappeur. Ils finissent par retrouver le singe, dressé, hurlant, le pied posé sur la hanche de sa victime étendue sur le sol, défendant sa prise. Ouf! Leah est récupérée avant que l’inacceptable ne se produise. »[4]

… gloups…

Le mythe du gorille séducteur et violent ne manquera pas d’évoquer aux cinéphiles ses représentations filmographiques dans toutes les versions de King Kong (ou, dans un registre non violent celle du chimpanzé de Max mon amour). Il s’agit d’une version plus élaborée et très anthropomorphique de l’impudeur constatée ou supposée depuis toujours chez toutes sortes de singes plus ou moins bien connus. On peut trouver au Louvre le Socle de l’Obélisque de la place de la Concorde, à Paris, qui fit scandale en 1836 : sur le bas-relief de granite rose des babouins très tranquillement assis exhibent leur sexe. Choquant encore pour l’époque. Et révélateur du caractère libidineux des singes – il n’est pas anodin que le chimpanzé ait reçu son nom de genre, Pan, d’une divinité grecque portée sur le sexe ; il fut même un temps nommé Pan satyrus, histoire d’enfoncer le clou. Les autorités religieuses ne manquèrent pas de mettre à profit la supposée lubricité du singe pour mettre en garde leurs ouailles contre les mœurs douteuses et les atteintes à la morale. Dans un courant d’idées marqué par les notions de régression et de dégénérescence qui s’opposaient à celles de perfection et de progrès supposément liées au darwinisme, l’homme pouvait retourner à son état simien sous le poids de la faute. La chair était bien évidemment particulièrement visée. Dans un catéchisme daté de 1903, figure par exemple l’avertissement suivant : « Le péché contre la chasteté produit dans la physionomie des enfants et des adolescents des traits simiesques. »[5]

L’œuvre de Frémiet, en tant que révélatrice des représentations de son temps sur les grands singes, traduit bien le sentiment de dégoût ou d’effroi qui accabla une partie du public lorsque les idées évolutionnistes lui soufflèrent que le monstre violeur qui se cachait derrière un rideau n’était autre que son plus proche parent. Ce seul sentiment, nourri de préjugés et de méconnaissances, « allait freiner l’adoption de l’évolutionnisme du moment qu’il pouvait aussi s’appliquer à l’homme : comment accepter dans sa parentèle des créatures aussi laides, féroces et lubriques ? »[6] En polarisant – mais comment pouvait-il en être autrement ? –  les attitudes sur les grands singes, « les opposants, qui auraient pu admettre la notion de l’évolution en soi, s’y sont fermés, saisis d’une horreur viscérale à l’idée que nous étions cousins de ces êtres qui, à leurs yeux, étaient des brutes viles et repoussantes, et ils se sont acharnés à accentuer les différences qui nous séparent d’eux. »[7]

… to be continued : l’homme-criminel, héritage de la représentation du singe comme brute lubrique


[1] R. Dawkins, Il était une fois nos ancêtres, Une histoire de l’évolution, Robert Laffont, 2007

[2] Sous la direction de P. Picq et Y. Coppens, Aux origines de l’humanité t.2 ; le propre de l’homme, Fayard, 2001

[3] article de wikipédia sur Emmanuel Frémiet

[4] Sous la direction de Pascal Picq et Yves Coppens, Aux origines de l’humanité t.2 ; le propre de l’homme, Fayard, 2001

[5] Cité par J. Arnould, Requiem pour Darwin, Paris, Salvator, 2009, p.149.

[6] Sous la direction de P. Picq et Y. Coppens, Aux origines de l’humanité t.2 ; le propre de l’homme, Fayard, 2001

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