la culture scientifique pour les nuls, aperçu

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Avant de penser à diffuser la culture scientifique et à vulgariser la controverse, ne faudrait-il pas que le grand public maîtrise la lecture et l’écriture ? Aperçu des difficultés estudiantines face à un texte à trous parlant de chercheurs, de génétique… et d’ecclésiastiques.

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À l’occasion de l’affaire Séralini, certains confrères blogueurs du c@fé des sciences ont amorcé un mini-débat dont il ressortait une certaine préoccupation à l’idée que ce type de coup médiatique puisse nuire à l’image de la science. J’imagine qu’ils faisaient référence à l’image de la science dans le grand public – bien malmené journalistiquement, il est vrai – et pas à la nébuleuse de ceux qui s’intéressent d’un peu plus près à l’actualité scientifique.

Je tiens ici à rassurer mes collègues inquiets, mais d’une façon qui les inquiétera peut-être beaucoup plus encore. Je ne pense pas que l’affaire Séralini ait véritablement nui à l’image de la science dans la mesure où je doute fortement que la plupart des gens aient eu connaissance de beaucoup plus d’éléments que deux ou trois rongeurs boursouflés exhibés au 20h. Et quand bien même ? L’image de la science peut sans doute dormir tranquille, car la teneur de ses querelles échappe au plus grand nombre. Appelons ça un problème de « culture scientifique », si vous voulez. Mais je crois qu’il s’agit plus fondamentalement d’une question de culture tout court, voire tout bêtement de maîtrise de la langue. Peut-être, avant de penser à diffuser la culture scientifique, faudrait-il déjà réapprendre à lire et à écrire ? Ce qui va suivre est à prendre avec distance, mais je pense cela révélateur.

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Il s’agit de quelques trouvailles d’élèves de BTS confrontés à un très classique exercice de « texte à trous ». Le texte de référence qui leur a été proposé est un article sur la bioéthique d’Alain Etchegoyen (Les apprentis sorciers, Le Figaro Magazine, novembre 1991), consultable sur ce site dans l’exercice 2 . Les élèves après avoir pris connaissance de ce texte (pas terrible au demeurant) devaient compléter le petit résumé suivant à l’aide d’une liste de mots-clés. Je n’ai pas en mémoire le temps alloué pour cette périlleuse manœuvre, mais ce n’était pas trop le stress, d’autant qu’ils pouvaient se faire expliciter les termes incompris avant de commencer. Pour bien interpréter ce qui va suivre, il faut également avoir à l’esprit que la graphie des mots-clés renseigne précisément sur leur contexte : un adjectif ne peut remplacer un verbe, un singulier un pluriel – ce qui peut aider, à condition de savoir ce que sont ces drôles de choses.

Prêts pour l’exercice ?

Le texte à trous :

La bioéthique concerne tout le monde, comme le montre la ___ qui confronte deux ___. Pour la ___, composée de ___ et de ___ , le progrès scientifique ne saurait être ___. La recherche entraînera l’___ des maladies et permettra même de les ___. On en viendra à un eugénisme ___ qui améliorera l’espèce humaine et les dépenses de la ___ publique seront allégées. Comment alors ___ ces travaux ? La ___ école, que représentent des philosophes ou des ___, affirme ses craintes en ce qui concerne la pratique d’un eugénisme ___ : il permettra la sélection ___ des embryons et ouvrira de plus en plus largement ses critères de choix à des exigences non ___. On ne peut ___ déterminer nettement quelles ___ sont inconciliables avec l’___, puisque certains individus en ont fait l’origine même de leur ___. ___, pour ces moralistes, il faut que les parents acceptent les ___ de la procréation et restent maîtres de leur décision.

 

Les mots-clés :

limité – condamner – polémique – ecclésiastiques – seconde – contrôlé – pathologiques – rationalistes – tares – humain – aléas – prévoir – génétiques – Enfin – chercheurs – génie – efficace – d’autre part – éradication – écoles – première – Santé – scientifique.

 

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Comme vous l’aurez compris, je n’ai pas choisi ce texte par hasard, mais parce qu’il avait un rapport avec la science (et aussi parce que j’avais accès aux copies). Pathologiques, rationalistes, génétiques, chercheur, scientifique, Santé, etc. de quoi nous renseigner – un peu – sur l’état de la « culture scientifique » de nos concitoyens.

Un premier indicateur fait tout de suite froid dans le dos : la plupart des élèves ont obtenu une note en dessous de la moyenne à cet exercice.

Deuxième constatation, le sens de mots tels que ecclésiastiques, pathologiques ou rationalistes échappe manifestement largement aux élèves, qui les glissent au petit bonheur la chance dans le premier trou venu.

Troisième point, la graphie n’est absolument d’aucune utilité, puisque les élèves recopient les mots plutôt scrupuleusement, mais pour les placer n’importe où, sans se soucier de la structure de la phrase. Il est manifeste que les lacunes en orthographe ou en vocabulaire se doublent d’une agression caractérisée de la syntaxe.

Plus en détail, quelques faits me paraissent intéressants à souligner dans le cadre des rapports science – citoyens. Le texte s’attache à présenter deux écoles de pensée opposées dans une polémique. D’un côté, chercheurs et rationalistes, de l’autre, ecclésiastiques et philosophes. De façon très révélatrice, pratiquement aucun élève ne parvient à restituer correctement cette opposition dans le résumé à trous. On trouve toutes sortes d’attelages amusants (ecclésiastiques & génie VS philosophes & rationalistes ; rationalistes & pathologique ( !) VS philosophes & ecclésiastiques ; chercheurs & génie VS philosophes et scientifiques, etc.). Parfois cette structure d’opposition, courant de pensée contre courant de pensée, n’est même pas comprise. Au lieu d’une « polémique qui confronte deux écoles », on a alors « la scientifique qui confronte deux chercheurs » ou la tare qui confronte deux génétiques », voire, parce que tous les goûts sont dans la nature, « la condamner (?) qui confronte deux polémiques ». Je souhaite bien du courage à tous ceux qui ont en charge d’expliciter les controverses au grand public.

Un deuxième point important a trait aux termes de « chercheurs » et de « scientifiques ». Apparemment, pour certains, cela ne recouvre pas la même chose puisque ces populations (en réalité, scientifique était employé comme adjectif, mais cela n’a pas été saisi) sont parfois opposées ou juxtaposées, comme on le voit dans les exemples ci-dessus.

Dernier point, presque tous placent le verbe « prévoir » dans la phrase « Comment alors ___ ces travaux ? », un peu comme s’ils projetaient de refaire leur salle de bains. Que l’on puisse, dans le cadre de la science et de l’éthique « condamner » des travaux ne va manifestement pas de soi, même lorsqu’on parle d’eugénisme.

 

Terminons en beauté avec un top 3 « décadence de la chrétienté »

  1. On ne peut d’autre part déterminer nettement quelles tares sont inconciliables avec l’« ecclésiastique »
  2. … affirme ses craintes en ce qui concerne la pratique d’un eugénisme « ecclésiastique »
  3. … il permettra la sélection « ecclésiastique » des embryons…

 

En dessous de la moyenne ? La correction :

La bioéthique concerne tout le monde, comme le montre la polémique qui confronte deux écoles. Pour la première, composée de chercheurs et de rationalistes, le progrès scientifique ne saurait être limité. La recherche entraînera l’éradication des maladies génétiques et permettra même de les prévoir. On en viendra à un eugénisme contrôlé qui améliorera l’espèce humaine, et les dépenses de la Santé publique seront allégées. Comment alors condamner ces travaux ? La seconde école, que représentent des philosophes ou des ecclésiastiques, affirme ses craintes en ce qui concerne la pratique d’un eugénisme scientifique : il permettra la sélection efficace des embryons et ouvrira de plus en plus largement ses critères de choix à des exigences non pathologiques. On ne peut d’autre part déterminer nettement quelles tares sont inconciliables avec l’humain, puisque certains individus en ont fait l’origine même de leur génie. Enfin, pour ces moralistes, il faut que les parents acceptent les aléas de la procréation et restent maîtres de leur décision.

 

 

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  1. Je n’aurais pas trouvé ça évident d’opposer scientifiques et philosophes :)

    • laurentbrasier Says: février 3, 2013 at 1:47

      J’acquiesce sur le fond. Mais dans le cas présent, le texte de référence était assez clair : « Car voici une deuxième école (…) représentée (…) par le philosophe Michel Serres, et par les autorités spirituelles, notamment l’Église catholique »

  2. Ah ouais quand même…
    Sans vouloir me faire mousser, j’ai réussi à compléter ce texte à trous sans erreur et sans avoir lu le texte de référence (que je m’en vais d’ailleurs lire de ce pas).
    Effectivement, c’est loin d’être rassurant pour l’avenir :/…

  3. J’ajouterai : « , en moins de 5 minutes, » (je laisse trouver le locus d’insertion en exercice).
    Et je constate que j’ai loupé l’occasion d’un zeugma (remplacer « et sans » par « ni » ^^).

    • laurentbrasier Says: février 3, 2013 at 1:47

      Belle performance, je note le temps à battre pour les autres lecteurs ! C’est effectivement un exercice facile à condition d’avoir un peu de logique, mais les lacunes en logique vont de pair avec celle en français.

      • laurentbrasier Says: février 3, 2013 at 1:47

        Merci de votre commentaire Pascal. Je ne suis pas certain de partager votre optimisme. Je me suis intéressé à ces sondages notamment pour voir les taux de rejet de la théorie de ‘évolution qu’on peut estimer plus ou moins directement par certains items. Le problème est que sur le long terme, ça ne s’améliore pas en forcément. Et la question sous-jacente que je voulais lever, c’est que l’abandon des valeurs liées à la culture et à la langue, bien marqué par chez nous au cours des années récentes et alarmante pour les profs de français (je ne sais pas ce qu’il en est au Québec) va rendre la vulgarisation et la médiation scientifique de plus en plus compliquée.

  4. On peut se désoler (avec raison) de leurs lacunes en culture générale et en lecture, mais on peut aussi voir ça par l’autre côté de la lorgnette: ceux qui, parmi ces étudiants, ont le mieux réussi le test, seraient peut-être les plus ‘allumés », les plus curieux, les plus susceptibles d’être ouverts à un peu plus de culture scientifique.

    Dans quelque population, il y aura toujours des pourcentages à faire dresser les cheveux sur la tête. Avez-vous déjà vu, par exemple, les réponses aux sondages Eurobaromètre à des questions telles que « Est-ce que la Terre tourne autour du Soleil en un mois » et « Le lait radioactif peut être rendu potable en le faisant bouillir – Vrai ou faux? » Je vous donne un indice: jamais 100% des gens n’ont la bonne réponse. :-)

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