la drôle de cuisine « paléolithique » – interview avec Pascal Picq

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« Un régime originel pur est une illusion rousseauiste »

Le paléoanthropologue Pascal Picq, du Collège de France, décrypte le retour au régime paléolithique à l’aune de notre histoire évolutive.

Peut-on définir le régime alimentaire de l’homme ?

Depuis 35 millions d’années, nous les singes avons co-évolué avec les arbres. Les folivores (gorilles, colobes, entelles, etc.) se nourrissent de feuilles. Ils s’adaptent à leurs produits chimiques secondaires grâce à la palatabilité, qui leur évite de s’empoisonner, et en variant les types de feuilles. Pour les frugivores, dont nous faisons partie, les fruits se présentent de manière discrète dans le temps et dans l’espace. Il faut aller les chercher, donc être motivé. La motivation, c’est le plaisir, le sucre. Fondamentalement, nous avons un régime de frugivores omnivores qui nous attire vers les nourritures les plus riches et gustatives, que nous apprenons à choisir et à consommer pour ne pas nous empoisonner, en fonction des ressources des écosystèmes et de nos traditions. L’idée d’un régime originel pur est une illusion rousseauiste. Nous n’avons pas de régime type, qu’il soit paléolithique, néolithique (régime « crétois ») ou autre.

Les toqués du « paléo-fooding » Crédit: Samuel Guigès pour Le Monde

Nos choix alimentaires ne tiennent donc pas uniquement à des besoins physiologiques ?

Non. Le lien social et les traditions sont extrêmement importants. Chez les chimpanzés, la viande n’apporte pratiquement rien dans leur régime alimentaire, mais c’est le moment social le plus important, d’excitation lors de la chasse et ensuite de partage. Manger, c’est être ensemble, créer du lien, courtiser, faire de la politique…. C’est aussi l’objet d’apprentissages de techniques complexes (outils, gestuelles), de partage d’expériences et de traditions. On apprend avec les autres. D’un point de vue éthologique, que ce soit dans les sociétés humaines ou de chimpanzés, les nourritures prisées comme la viande ou les fruits sont l’objet des moments sociaux les plus intenses – les traditions culturelles des chimpanzés tournent d’ailleurs autour de la nourriture, tout comme chez nous !

Comment interpréter ce désir de retour à une alimentation « préhistorique » ?

C’est une vieille habitude dans la culture occidentale que d’aller rechercher une sorte de sagesse dans la prétendue pureté de nos origines. On en trouve la trace dans beaucoup de domaines, tels que la psychologie évolutionniste, dont le postulat est que nos comportements seraient ceux des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, ou dans la psychanalyse, selon laquelle tout aurait commencé dans les cavernes… Cette mode tient aussi à la nostalgie américaine des grands espaces et de la nature sauvage. On peut s’en amuser – après tout, Cro-Magnon s’en moque bien ! —, mais n’oublions pas qu’il y a derrière tout cela des sujets importants et douloureux liés à la nutrition et à la santé.

 

Entretien avec Pascal Picq publié dans LE MONDE SCIENCE ET TECHNO du 16.03.2012, dans le dossier consacré au régime paléolithique : Cro-Magnon cuistot d’avant-garde ?

 

 

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  1. Bon article, Le Paleontoblog a raison de recommander lebloug. Mais j’aurais aimé que Picq développe ce qu’il avait en tête sur deux ou trois sujets. C’est trop succinct. On reste… sur sa faim. :)

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