la naissance de la mort (hs#23 DEATH, Open Casket)

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Peut-on passer de l’homme de Néandertal à Maurice Blanchot grâce au métal extrême tout en réglant deux trois futilités telles que l’apparition de la conscience de la mort et de la religion ? Ben oui, pourquoi cette question ? C’est le headbanging science ici, on en a vu d’autres. Ouvrons ce joli cercueil fourre-tout sans plus attendre.

 

 

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Death est un groupe de… ? Death. Bien joué.

C’est même l’inventeur du genre, ce qui permet pour une fois de s’y retrouver facilement dans la phylogénie du métal extrême. Fondé par le guitariste chanteur Chuck Schuldiner en 1983, Death publie en 1988 son deuxième album, délicatement intitulé Leprosy, dont est issu le morceau Open Casket, que voici ici interprété à Toronto 1990, dans une des rares vidéos audibles (avec en bonus Denial of Life, vous êtes vraiment gâtés)  :

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Open Casket – « cercueil ouvert », donc.  De quoi peut-il bien être question ? Certainement de trucs bien gore, à l’image des titres du sanglant premier album (Zombie Ritual ; Mutilation ; Regurgitated Guts etc.) ?

Raté. Chuck Schuldiner a très vite délaissé le trip postadolescent série Z pour passer à des sujets plus matures, questionnant notamment la nature de l’être humain, ses relations avec les autres et ses sentiments. Oui, j’ai bien écrit ‘sentiments’.  En l’occurrence ceux qui étreignirent le chanteur devant le cercueil d’un défunt cher, son frère (c’est le sujet de la chanson). Ne vous y trompez pas, les hurlements entendus dans la vidéo ne sont pas inhumains. Ils sont ceux d’une émotion intense face à la mort qui est même foutrement humaine.

 

 

Comportements altérés chez les animaux

Vous me direz, beaucoup d’animaux adoptent un comportement particulier lorsqu’ils sont confrontés à la mort de leurs congénères. C’est vrai des chimpanzés, dont les mères peuvent gardent par exemple le corps de leur enfant décédé pendant des jours, jusqu’à ce que la dépouille se momifie. Regardons le jeune Fokayé jouer avec le dépouilles de son frère ou de sa soeur, conservée par la mère pendant 68 jours ; les images de ce type d’attitude sont troublantes :

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Je ne pense toutefois pas qu’elles soient bouleversantes. Ni qu’elles doivent être interprétées comme un comportement comparable à celui des humains, qui serait l’indice d’une véritable conscience de la mort. Sur ce sujet, il semble indispensable de tracer la frontière entre perception et représentation. Certains animaux perçoivent un changement de statut du corps de l’individu qu’ils connaissent (ce qui autorise Youki à manger mémère) et ont comportement altéré, signe d’incompréhension, de manque affectif et de stress. Mais ils n’ont ni conception de la mort, ni représentation du défunt dans un quelconque au-delà, et corollairement pas de rituel funéraire.

 

Le puits aux ossements

Ceci posé, depuis quand l’homme suit-il de tels rituels ?

Le traitement rituel des morts chez les humains semble apparaître tardivement. Tout au moins si l’on se réfère aux seules traces que nous en ayons, les sépultures. Traces fragiles s’il en est puisque la préservation du squelette en connexion est un critère qui ne se suffit pas à prouver l’inhumation volontaire et que d’autres indices pouvant être appelés en renfort de cette interprétation, tels que l’aménagement de la sépulture, des traces d’ocres ou des objets accompagnant le corps, restent sujets à caution, ainsi que nous allons le voir.

Le gisement de la Sima de los Huesos à Atapuerca (Espagne) a livré quelque 30 squelettes de l’espèce Homo heidelbergensis, précurseur de Néandertal (notez bien ce détail). Datés d’au moins 300 000 ans, ces pré-Néandertaliens, essentiellement des jeunes adultes, auraient été jetés intentionnellement dans une cheminée verticale de 13 m. La présence de tant de restes humains concentrés dans une petite bande sédimentaire ne semble pas due à un événement catastrophique et pourrait être la plus ancienne sépulture connue. Relevons tout de même qu’un enterrement à la mode los Huevos devait ressembler à ça (personnellement, ça ne me ferait pas envie) :

 

Funérailles au Paléolithique moyen

Les plus anciennes sépultures volontaires font leur apparition à partir de 100 000 ans. Elles sont liées à l’Homme de Néandertal en Europe et aux premiers humains anatomiquement modernes au Proche-Orient.

Le phénomène semble apparaître en divers lieux, mais pas d’un seul coup ni partout.  Il n’y a pas de discrimination d’âge ni de sexe chez les défunts et les corps sont déposés le plus souvent sur le côté, en position « fœtale », la direction est-ouest paraissant privilégiée.

Les plus anciennes sont celles des grottes de Skhul (100 000 ans) et Qafzeh (92 000 ans), en Israël. Skhul a livré 10 squelettes (7 adultes et 3 enfants) ; tous étaient en position repliée, dans des fosses de faible profondeur.  C’est le site le plus ancien, mais c’est celui de Qafzeh, qui a livré  25 squelettes, qui va retenir notre attention. En particulier Qafzeh 11, sépulture ayant livré le squelette d’un adolescent, décrit ainsi par Bernard Vandermeersch, son découvreur : « Il était couché sur le dos, les mains ramenées de chaque côté du cou et on voit l‘hémi-massacre d’un grand cervidé qui a été déposé sur les mains, en travers de la partie supérieure du thorax » (voir ci-dessous). Nous sommes donc en présence d’une offrande faite au mort.

Intéressons nous maintenant aux deux sites plus récents : Kébara (Israël) et La Ferrassie (Dordogne). La sépulture de Kebara remonte à 60 000 ans et se distingue par la mise en évidence d’un rituel impliquant le prélèvement post-mortem du crâne d’un défunt longtemps après enfouissement (une molaire supérieure déchaussée en atteste). Celle de La Ferrassie est une nécropole de sept sépultures (dont 3 enfants, un nourrisson et un fœtus) datée de 35 000 ans, qui montre des signes manifestes de protection des corps (l’une des sépultures étant même couverte par une dalle).

 

 

L’acte de croire, le propre de sapiens ?

Kebara-La Ferrassie-Qafzeh. Que nous dévoilent ces trois sites archéologiques associés à des sépultures ?

La chronologie n’est pas celle que l’on pourrait imaginer : Qafzeh est plus ancien (92 000 ans), mais attesterait une capacité cognitive supplémentaire, matérialisée par la présence d’une offrande. La clé de lecture réside donc dans l’identité des défunts : les sépultures de Kebara et de La Ferrassie appartiennent à l’Homme de Neandertal, celle de Qafzeh à Homo sapiens.

Tout ceci amène l’anthropologue Albert Piette à proposer une hypothèse passionnante sur l’origine de l’acte de croire, qui serait associée aux seuls Hommes modernes. Je vous en conseille la lecture complète, mais la voici résumée à très gros traits :

1. Préalable méthodologique sur les offrandes : la plupart des interprétations allant dans ce sens ont été invalidées (mais pas Qafzeh !), ainsi que le rappelle Albert Piette :

Des études récentes, très techniques, de ces éléments constituent d’ailleurs une remise en cause de la plupart de ces interprétations et réduisent à presque rien le nombre de «faits positifs» ou indiscutables (Soressi & D’Errico 2007). Les ossements gravés ou percés qui ont été découverts dans plusieurs sépultures néandertaliennes l’auraient été à la suite de processus naturels, des incisions régulières qui ont été repérées sur des pierres ne seraient pas dues au travail des hommes, les pollens que d’aucuns associaient à une litière de fleurs auraient été transportés par des animaux.

2. Les animaux attendent l’animation du corps du défunt, s’émeuvent de son absence, continuent à se comporter envers lui comme s’il était vivant.

3. Par rapport à cela, l’homme de Kebara ou de La Ferrassie (Néandertal, donc), a une perception nette de la mort comme processus irréversible (le corps est enterré) : l’homme de Kebara, en prélevant le crâne du défunt, ne sépare pas le mort enterré de son état de mort (difficile d’évoluer sans crâne même dans l’au-delà !) ; celui de La Ferrassie maintient l’attention accordée à la personne vivante (protection de l’espace funéraire) : c’est un premier signe de « comme si » (comme si c’était encore «lui»), mais qui n’indique pas encore que le mort continue à « vivre ».

4. Avec l’homme de Qafzeh (Homo sapiens, donc), l’apparition de l’offrande signe une tout autre compétence cognitive : l’acte de croire (que le mort est d’une manière ou d’une autre toujours vivant) ; voici ce qu’en dit Piette :

Dans ce cas, le mort n’est plus présent comme mort sur le mode du comme si en tant qu’ancien vivant, mais comme toujours vivant. Vivant où ? Il est bien sûr prématuré de penser qu’il y a là une représentation d’un autre monde vers lequel la mort serait un passage. Disons que cette nouvelle forme de vie du mort reste indéterminée. Ce lieu pourrait d’ailleurs être considéré comme proche, mais invisible. Il est peut-être d’ailleurs aussi indéterminé pour ceux qui ont placé le bois de cervidé sur le cadavre. Les offrandes d’objets spécifiques laissent penser qu’il ne s’agit pas de faire pendant quelques instants comme si le mort était encore vivant, mais plutôt qu’elles sont destinées à un mort comme revivant.

 

Naissance de la religion  ?

L’hypothèse ne séduira pas forcément, la mode étant à la réhabilitation de Néandertal. N’oublions pas non plus qu’elle ne repose que sur trois sites.

Toutefois, elle résonne plutôt bien avec ce que la psychologie évolutionniste nous dit de l’apparition de la religiosité : sapiens se serait distingué à un moment donné par une plus grande souplesse cognitive, qui lui a permis de produire des inférences  à partir de prémisses non réelles, de réaliser des scénarios en utilisant des données imaginées, ce qui est exactement au centre de la proposition religieuse : tout sonne presque vrai, mais l’on accepte le presque et l’on oublie que c’est bizarre (Piette utilise les termes d’hypolucidité ou de relâchement mental pour parler de cette capacité nouvelle induite par une plus grande fluidité cognitive).

 

 

Mort de Death

Et Chuck Schuldiner, le chanteur de Death, dans tout ça ? Était-il croyant ? Il se défendait en tout cas d’être sataniste, changeant la croix inversée qui formait le « t » de Death pour une autre, plus normale. Il ne parvint en tout cas pas à échapper à la camarde et mourut en 2001, des suites d’un cancer au cerveau, qu’il n’avait pu opérer par manque d’argent et grâce à l’excellent système de Santé américain.

Ses textes accomplissent pour lui cette opération singulière sur la mort qui consiste à la renverser en l’impossibilité de mourir et que Maurice Blanchot appela génialement  l’« arrêt de mort », qui n’est autre que l’espace de la littérature – ou du métal extrême.

 

 

 

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[retrouvez l’ensemble des articles dans le théma du c@fé des sciences consacré à la mort]

 

Death – Open Casket

Approach the image filled with fear
As the image grows so clear
Future now takes full control
The one whose past you now behold
Touch – the flesh it is so cold
Turn away – you now have been told
Never to return, memories will last
In the future, you’ll think about the past
Never to forget, what you have seen
 
People come to pay respect
Taking pictures of the dead
That is what life comes to be
Once they lived, now they’re deceased
 
Death is oh so strange
The past no one can change
What you can’t predict
Is how long you’ll exist
Open casket – open casket
 
Life will never be the same
Death can never be explained
It’s their time to go beyond
Empty feeling when they’re gone
 
Never to return, memories will last
In the future, you’ll think about the past
Never to forget, what you have seen
What can not be real you now believe

 

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  1. Excellent choix musical (Groupe et titre).

    Super article, comme souvent?

    Un autre regard sur la mort avec Anna-Varney (Sopor Aeternus).

    http://vampirefreaks.com/content/comment.php?entry=279&t=Interview+with+SOPOR+AETERNUS+%26+The+Ensemble+of+Shadows

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