le légendaire débat d’Oxford – Huxley VS. Wilberforce (part 1)

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Si l’histoire est une reconstruction, celle du darwinisme n’a nulle raison d’y échapper. Cela lui fut d’ailleurs reproché, à juste raison, pour ce qui concerne l’un des épisodes les plus fameux de son histoire heurtée : le vif échange qui mit aux prises, le samedi 30 juin 1860, l’évêque d’Oxford Samuel Wilberforce et Thomas Henry Huxley.

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L’histoire de la querelle, maintes fois racontée, présente différents niveaux d’intérêt. Le premier est celui de l’échange verbal qui eut lieu entre les deux protagonistes ; l’idée selon laquelle  « l’homme descend du singe » en est la figure centrale. Le second est celui de ce que la légende construite autour de cet échange masque ou travestit, et qui est essentiel pour comprendre comment l’expression « l’homme descend du singe » va se propager. Le troisième – qui fera l’objet de la seconde partie  de cet article – est la figure de Huxley lui-même, qui n’est pas étrangère à cette diffusion tout au long des années qui suivirent la publication de L’Origine des espèces de Charles Darwin.

Extrait du webcomic Les histoires naturelles de Charles Darwin, de PiTer et Michnik (http://darwin.webcomics.fr/)

 Le singe à Oxford

Il y eut incontestablement entre Huxley et Wilberforce une altercation, mais quelle en a été la teneur exacte ? Il y a à peu près autant de débats d’Oxford différents que d’auteurs pour les relater. D’abord parce qu’il n’y eut pas de retranscription fidèle au moment des faits. Ensuite, inévitablement, parce que le camp d’Huxley, surtout, via son fils Léonard (1860–1933) dans la volumineuse biographie qu’il consacra à son père [1], mais aussi celui de l’antidarwinisme, se chargèrent de forger une légende conforme à leurs intérêts respectifs. Enfin, certainement, parce qu’il s’agit d’une bonne histoire, portée par un excellent dialogue.

 Puisqu’il convient de préciser les faits, on s’en tiendra aux principaux, qui ne souffrent guère de contestations. Le débat a pour cadre une conférence publique organisée par l’Association britannique pour l’avancement des sciences. Il a été demandé à un scientifique américain, le docteur John William Draper (1811–1882), de traiter des « mouvements d’idées en Europe en rapport avec les vues exprimées par M. Darwin » – un « discours-fleuve d’une heure qui, de l’avis de tous les témoins, fut mortellement ennuyeux » [2], résume Stephen Jay Gould. Une histoire de la réception du darwinisme en Angleterre ne serait pas complète sans la narration du débat d’Oxford, même si l’altercation entre Huxley et Wilberforce ne s’était pas produite. Car l’organisation même de cette conférence publique sept mois seulement après la publication de L’Origine des espèces témoigne en soi de l’agitation que causaient les idées de Darwin. Au demeurant, sept cents personnes (d’après tous les récits) s’étaient entassées dans la grande salle du musée zoologique d’Oxford alors que la température estivale incitait à de plus bucoliques occupations. En réalité, cette foule s’était plutôt massée pour profiter des talents d’orateurs de l’évêque d’Oxford Samuel Wilberforce (1805–1873), dit Sam l’onctueux (Soapy Sam), car il avait promis de pourfendre la théorie évolutionniste. À la fin du discours de Draper, Wilberforce prit la parole pour dire tout le bien qu’il pensait des idées de Darwin et apostropha Huxley.

You fuck my grandfather ? alternative versions

C’est là qu’on entre dans de plain-pied dans la légende. Car l’histoire de l’intervention de Wilberforce et de la réplique de Huxley a été magnifiée, au point qu’on peut la trouver sous plusieurs versions chez un même auteur. Chacun peut donc choisir celle qui lui convient le mieux. En voici deux relations, une brève et une plus détaillée, sous la même plume, celle de Dominique Lecourt.

D’abord la version courte.

« [Wilberforce] s’adresse au disciple de Darwin en ces termes : “Est-ce que c’est par votre grand-père ou par votre grand-mère que vous descendez du singe, Monsieur Huxley ?” Huxley répond : “Moi, je préfère après tout descendre du singe par ma grand-mère que des cendres d’un être humain dénué d’intelligence qui argumente sur la base de partis pris” [3]. »

Cette version plus « littéraire » maintenant ; l’intensité grimpe d’un cran :

« [Wilberforce] ne peut se retenir d’apostropher Huxley : « Monsieur Huxley, j’aimerais savoir : est-ce par votre grand-père, ou par votre grand-mère, que vous prétendez descendre du singe ? » L’interpellé saisit l’occasion : « Je prétends qu’il n’y pas de honte pour un homme à avoir un singe pour grand-père. Si je devais avoir honte d’un ancêtre, ce serait plutôt d’un homme : un homme à l’intellect superficiel et versatile qui, au lieu de se contenter de ses succès dans sa propre sphère d’activité, vient s’immiscer dans des questions scientifiques qui lui sont totalement étrangères, ne fait que les obscurcir par une rhétorique vide, et distrait l’attention des auditeurs du vrai point de la discussion par des digressions éloquentes et d’habiles appels aux préjugés religieux. » [4]

Tonalité différente, maintenant, avec cette narration par la partie antidarwiniste, tirée d’une « biographie » de Darwin qui ne s’embarrasse pas d’objectivité :

« Mais l’évêque anglican d’Oxford s’éleva avec vigueur contre un système qui niait aussi audacieusement les enseignements chrétiens. […] [L] ors d’une discussion publique avec le disciple Huxley, il demanda à ce fanatique de la descendance simienne, s’il prenait ses ancêtres parmi les singes ou les guenons : “Je l’ignore, répondit Huxley, mais cette parenté n’a rien qui me puisse choquer, car je préfère avoir pour aïeul un singe plutôt qu’un homme qui se mêle de résoudre des questions auxquelles il ne comprend rien”. La riposte était impertinente, mais ne prouvait rien ; l’évêque eut le bon esprit d’en rire. » [5]

Dernier exemple, avec une restitution parmi la bonne moyenne des versions fidèles selon Gould. Prêtez particulièrement attention à la dernière réplique d’Huxley :

« Une demi-heure durant, l’évêque avait parlé férocement, ridiculisant Darwin et Huxley, puis il se tourna vers Huxley, qui était, comme lui, à la tribune. Sur un ton sarcastique et glacial, il lui posa sa célèbre question : “Était-ce par son grand-père ou par sa grand-mère qu’il affirmait descendre du singe ?” [Huxley] contra vivement tous les arguments de Wilberforce. […] Montant par degrés jusqu’au point culminant de sa réplique, il s’écria qu’il n’aurait point honte d’avoir un singe pour ancêtre, mais qu’il se sentait plutôt gêné de voir un homme brillant se perdre dans des questions scientifiques auxquelles il ne comprenait rien. Pour finir, Huxley dit qu’il préférerait avoir un singe comme ancêtre plutôt qu’un évêque, et la foule réagit immédiatement à cette charge. » [6]

 L’instrumentalisation d’une légende du darwinisme

« Avoir un singe pour ancêtre plutôt qu’un évêque ». Dans cette seule phrase, absente des trois premières versions citées et qui est minoritaire dans les récits les plus documentés, se lisent tous les enjeux d’une reconstruction a posteriori du débat d’Oxford. Elle participe de l’interprétation qui sera généralement retenue de l’altercation, et par extension du darwinisme et de l’évolutionnisme : une guerre entre la science et la religion.

L’innocence de Huxley n’est pas définitivement établie sur cet épisode précis. Il semble bien s’être contenté de dire qu’il préférerait un singe à un homme dévoyant ses talents d’orateur et non pas un singe plutôt qu’un évêque, réplique autrement moins subtile et ouvertement belliqueuse. Il s’est de plus élevé contre cette interprétation, en demandant à ce que soit révisée la biographie de Wilberforce écrite par le fils de ce dernier. Sans doute en pure perte s’il s’agissait de rectifier le sens général du débat, car bien d’autres détails pouvaient être interprétés dans le sens d’un affrontement volontaire entre raison et foi. Plusieurs versions évoquent notamment le fait que Huxley, pris à partie par Wilberforce, se serait réjoui de pouvoir lui répliquer et aurait, après avoir donné une tape sur le genou d’un voisin interdit, murmuré : « Le Seigneur me l’a mis entre les mains » – une scène qui n’est pas sans nous évoquer celle de l’avocat qui s’apprête à crucifier la partie adverse après l’avoir attirée dans ses filets…

S’ensuivent, au gré des récits, applaudissements pour Huxley (de la part des étudiants), moqueries à l’adresse de Wilberforce, et un tohu-bohu général devant cet affront à la religion :

« Un remue-ménage agita la salle qui grondait. Des hommes se dressèrent, protestant bruyamment contre cette insulte faite au clergé. Lady Brewster s’évanouit. L’amiral FitzRoy, l’ancien capitaine du Beagle, brandissait bien haut la Bible, criant par-dessus le tumulte que là était la véritable et incontestable autorité, et non pas chez ce serpent qu’il avait abrité sur son bateau. » [7]

Le débat d’Oxford, tel que va le fixer l’histoire « officielle » bâtie par les soutiens de Darwin, s’apparente plus à une foire d’empoigne entre adversaires irréconciliables qu’à un échange argumenté entre scientifiques.

Ce dévoiement est sans nul doute volontaire. Car le débat d’Oxford, le vrai, n’eut peut-être pas le retentissement qu’on lui a prêté. Il ne constitua sans doute pas non plus une « victoire » pour le camp évolutionniste. Et, pour finir, Huxley, tout « bull-dog » qu’il fût, ne fut pas le plus fort à japper.

 

Beaucoup de bruit pour rien ?

Il semble que, malgré l’assistance fournie, la presse ait peu prêté attention à l’affaire au moment où elle se produit. Stephen Jay Gould relève que,

« dans un pays qui avait une presse très vivante, offrant traditionnellement des reportages complets et détaillés […] le fameux débat se signale par le peu d’attention qui lui a été accordée. Le journal Punch, qui critiquait fréquemment Wilberforce, est resté muet au sujet de l’échange entre les deux adversaires » [8].

Seuls deux journaux firent un compte-rendu du débat : le Jackson’ s Oxford Journal et l’Athenaeum. Cette discrétion est en soi une indication que la victoire du darwinisme sur son adversaire religieux est au mieux relative. Mieux, certains témoignages s’aventurant à décréter un vainqueur penchent plutôt pour une victoire de Wilberforce. Stephen Jay Gould a par exemple exhumé une lettre de Balfour Stewart, qui « n’était pas un ecclésiastique aveuglé par sa foi, mais un scientifique réputé, membre de la Société royale et directeur de l’observatoire de Kew » [9]. L’auteur de la missive relate l’événement auquel il a assisté et conclut : « Je pense que l’évêque l’a emporté. » [10]

 

Hooker, la voix de son maître

Quel que soit le camp vainqueur, l’apostrophe de Wilberforce et la réplique de Huxley ne signifièrent nullement la fin des hostilités. D’autres interventions se succédèrent, et ce fut celle du botaniste Joseph Dalton Hooker (1817–1911), l’ami fidèle de Darwin (mais qui égara certains de ses fossiles…) qui fit réellement entendre la voix du darwinisme (au propre comme au figuré, car il semble bien que la voix de Huxley n’ait pas pu porter dans toute la salle auparavant). Hooker réfuta en détail l’argumentation de Wilberforce et l’accusa avec force de ne pas avoir compris la pensée de Darwin. Le compte-rendu de l’Athaneum consacre quatre fois plus de place à Hooker qu’à Huxley et laisse entende que c’est le botaniste qui fut le plus décisif. Il admit en effet avoir été conquis par les idées darwiniennes alors qu’il y était opposé au départ, après avoir constaté que ses propres observations la confirmaient. Cet argument souligné par différents témoins coïncida avec la fin du débat.

Lire la seconde partie : Huxley, profession bateleur

[1] Life and Letters of Thomas Henry Huxley (trois volumes), 1900
[2] S. J. Gould, « Le légendaire débat d’Oxford », in La foire aux dinosaures, Paris, Seuil 1993, p.478.
[3] D. Lecourt, Les enjeux idéologiques autour de la paléontologie humaine, http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/Origine/index_intro.htm]
[4] Lecourt, L’Amérique de la Bible à Darwin, Paris, PUF, 2007.
[5] A. de Besancenet, Charles Darwin, Les Contemporains n° 11, 1892. Disponible en ligne sur http://www.a-c-r-f.com/documents/BESANCENET-Biographie_Darwin.pdf
[6] Tiré de l’ouvrage de Ruth Moore, Charles Darwin, Hulchinson, 1951, Cité par S. J. Gould, « Le légendaire débat d’Oxford », La foire aux dinosaures, Paris, Seuil 1993, p.479.
[7]Id.. Il s’agit d’une description reconstituée moyenne, pas celle que Gould considère comme proche des faits réels.
[8] Ibid., p.483.
[9] Ibid., p.482.
[10] Id. Le reste de la lettre rapporte l’échange entre Wilberforce et Huxley. Les termes sont moins agressifs que dans la plupart des restitutions livresques – mais aussi moins impressionnants sur le plan de la rhétorique ! : « Il y a eu un moment savoureux qu’il me faut absolument rapporter. L’évêque avait déclaré qu’il avait été informé d’une déclaration du professeur Huxley selon laquelle cela lui était égal de savoir que son grand-père était un singe ; eh bien, lui [l’évêque] n’aimerait pas aller au zoo et voir le père de son père ou la mère de sa mère sous les traits de quelque vieux singe. À quoi le professeur Huxley a répondu qu’il préférerait avoir pour grand-père un humble singe, bas dans l’échelle des êtres, plutôt qu’un homme intelligent et instruit utilisant tous ses talents à maquiller la vérité. »

 

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  1. Bonjour, c’est vraiment intéressant, merci