Le passé du fantasme, Pascal Semonsut

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Images de Préhistoire

La rubrique livres du bloug, épisode 14

Entre science et imaginaire, comment se sont construites nos représentations de la Préhistoire ?

Chacun voit l’aube de l’humanité à sa porte, du feu fébrilement entretenu de La guerre du feu au bikini de Raquel Welch en passant par les mèches blondes de Rahan. Car il y a la Préhistoire – celle que les chercheurs tentent de reconstituer – et notre Préhistoire – celle qui nous est enseignée, racontée et montrée, et qui n’a parfois que peu à voir avec la première.

Docteur en histoire de Paris-IV-Sorbonne, Pascal Semonsut s’attache à décrypter minutieusement la fabrique de ce passé du fantasme depuis 1940 (découverte de Lascaux). Le corpus sur lequel il fonde ses analyses est imposant : l’enseignement, la littérature (233 romans, rééditions incluses, dont la séminale Guerre du feu de Rosny aîné), la bande dessinée, le cinéma, la peinture (le Tchèque Burian, qui a marqué des générations entières), ainsi que des sources complémentaires, dont la télévision.

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La première partie, consacrée à ces vecteurs de diffusion, souffre d’un effet catalogue. Mais elle montre bien comment les médias conditionnent étroitement nos représentations (le Journal de Mickey passionna Annaud pour La guerre du feu en 1953) et souligne la « descente aux enfers » de la Préhistoire dans les programmes et manuels scolaires.

Le livre passe ensuite en revue, de façon plaisante et très complète, les thèmes autour desquels s’organise notre imaginaire. La science préhistorique (mal assurée, incomplète, voire conjecturale pour l’école) ; le préhistorien (« homme fort, grand, moustachu ou barbu, portant très souvent des lunettes auxquelles s’ajoute, dans les années 1990, la calvitie ») ; le préhistorique. On retiendra de ce dernier qu’il est presque toujours un homme (le machisme opère à plein), mais n’est jamais petit, jamais faible – et jamais gros : dans ses notes pour un film de préhistoire qu’il ne réalisa jamais, Marcel Pagnol indiquait qu’il ne fallait que « très peu d’hommes gras » parmi les personnages. Le reste de l’ouvrage s’attache à décrypter nos représentations sur le quotidien préhistorique : vie en groupe, place (réduite) de la femme, habitat et environnement, rapport à l’animal et à la mort, puis se clôt sur les deux productions majeures de notre esprit, la spiritualité et l’art.

Dans ces temps premiers soumis aux brutalités de la nature et d’où s’évade une véritable arche de Noé de crocs et de griffes, l’homme préhistorique se fond dans la masse animale par sa méchanceté et sa violence. Le pessimisme qui sous-tend cette vision, montre Pascal Semonsut, découle directement de la façon dont notre société en transformation se pense et s’inscrit dans le « progrès » : le nomade cède sa place au sédentaire quand la répartition de la population entre villes et campagnes se fige ; le feu disparaît des livres de classe lorsqu’il se trouve évincé de nos cuisines.

La popularité de la Préhistoire, suppose l’auteur en conclusion, vient peut-être de ce que sa représentation agit « comme un antidote au doute et à l’angoisse ».

Le passé du fantasme, La représentation de la Préhistoire en France dans la seconde moitié du XXe siècle (1940-2012), Pascal Semonsut , Éditions Errance, 454 p., 46 €

Critique parue dans Le Monde (Science & Médecine) du 20 novembre 2013.

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  1. Ça a l’air intéressant ! Merci pour la critique.

  2. C’est tellement vrai. Ce que l’on nous enseigne n’est pas toujours conforme à la réalité. Même notre histoire, pas seulement la préhistoire, nous est inconnue. On nous enseigne ce qui est bon pour l’image du pays, ou bien pour celui d’un autre qui le domine.

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