le procès du singe (part 1)

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Plus connu sous le nom de « procès du singe », le procès Scopes tient autant de la légende dorée que du fait historique. S’il compte parmi les moments charnière de l’histoire des idées évolutionnistes, il tire largement son importance d’une  reconstruction a posteriori Déformations et contresens abondent dans les récits de l’événement, mais la figure du singe y tient bien une place singulière, comme le montre ce premier billet.

(un 2nd explique comment ce procès fut organisé, un 3e sera consacré à WJ Bryan, procureur anti-évolutionniste) .

monkey-trial-dance-steps

Le procès du singe eut lieu à Dayton, Tennessee, du 10 au 21 juillet 1925. Il opposa William Jennings Bryan (1860-1925), trois fois candidat à la Maison Blanche (1896, 1900 et 1908), brillant évangéliste cultivé et grand pourfendeur du darwinisme, en tant que procureur désigné par l’Etat du Tennessee, à l’avocat de la défense Clarence Seward Darrow (1857-1938), soutenu par l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU). John Thomas Scopes (1900-1970), professeur de l’école publique de Dayton, y fut reconnu coupable d’avoir enseigné la théorie de l’évolution à ses élèves en dépit du Butler act, loi du Tennessee qui interdisait aux enseignants de nier « l’histoire de la création divine de l’homme, telle qu’elle est enseignée dans la Bible » [1]. Le procès lui-même a été maintes fois relaté. L’interprétation erronée du verdict ainsi que de certains faits a également été soulignée, notamment par Stephen Jay Gould  :

Il court beaucoup d’idées fausses au sujet du procès Scopes (…) Dans la version héroïque, on persécuta John Scopes, Darrow vola à sa défense et châtia l’antédiluvien Bryan, et le mouvement anti-évolutionniste tomba en décrépitude ou, en tout cas, fut momentanément enrayé. Ces trois propositions sont fausses [2]

le singe, ce héraut

« Les créationnistes gagnèrent, mais les États du Sud furent épinglés comme archaïques, retardés, bigots. Au fait, où était le singe dans ce procès ? » feint de s’interroger Pascal Picq.[3] En vente dans des stands, sur les ondes, dans les journaux et les cartoons… bref un peu partout mais à l’extérieur du tribunal pourrions-nous lui répondre. Car dans ce procès qui fut restreint à de simples questions juridiques par la volonté du juge, et où les témoignages des experts scientifiques sur les questions scientifiques furent refusés, il n’y eut, de fait, pas de singe et trois fois rien d’évolution dans l’enceinte même des débats. Mais à l’extérieur, différents récits signalent la vente de petits singes en peluche, vendus par de jeunes femmes (ci-dessous).

De véritables chimpanzés, affublés de costumes, ont également joué les utilités pour égayer la population venue au tribunal comme on va au spectacle. Parmi les bonnes idées développées par les habitants du cru pour mettre à profit l’aubaine que représentait la tenue du procès dans une petite ville, le marchand de chaussures local tient certainement la palme : nommé Darwin, l’heureux commerçant n’eut pas à réfléchir trop pour s’offrir une publicité inespérée.

John T Scopes Trial, by Charlie Oaks (©authentichistory.com)

The John T. Scopes Trial (ci-dessus), The Death of William Jennings Bryan, William Jennings Bryan’s Last Fight, Monkey Out of Me ou encore You Can’t Make a Monkey of Me Plusieurs morceaux dédiés au procès ont vu le jour, interprétés notamment pas les countrymen Charlie Oaks ou Vernon Dalhart (véritable star de son époque). La vidéo ci-dessous met en musique des images d’archives et démarre avec le sémillant Monkey business (Monkey business, Monkey business, Down in Tennessee. My Lulu made me call — I’m monkey after all…)

Image de prévisualisation YouTube

Le procès Scopes fait date. A différents égards. Si plusieurs débats entre évolutionnistes et créationnistes ont déjà été radiodiffusés, c’est le premier qui va l’être à travers tout le pays, signe incontestable de l’importance projetée de l’affrontement et de l’intérêt du public. A Dayton, on s’est organisé en conséquence pour accueillir l’événement. Des plateformes sont installées pour les photographes. On attend 200 journalistes, peut-être plus. Un camp à la sortie de la ville a été dressé pour accueillir les touristes – quelques 3000 personnes venues des environs, ce qui est tout de même considérable. Autour du tribunal, les rues sont transformées en zone piétonnière. Comme pour tout bon show à l’américaine, la foule à de quoi se distraire : des stands de boissons fraiches et de hot dogs, on évoque une atmosphère de kermesse. Le grand chroniqueur du Jazz Age HL Mencken à la plume aussi brillante qu’acerbe, a laissé ce témoignage surpris de Dayton :

je m’attendais à trouver un sordide village du Sud (…) avec des cochons fouillant de leur groin sous les maisons et des habitants ravagés par l’ankylostome et la malaria. Or j’ai découvert une petite ville de province pleine de charme et même de beauté. [4]

Le jury du Procès du singe ne mit que 9 minutes à délibérer et le procès s’acheva par une bénédiction du révérend Jones –  un comble pour une affaire qui mettait aux prises libéraux et religieux. Si le procès fut marqué de quelques moments épiques, tels ce célèbre épisode où le juge Raulston convoqua la Cour sur la pelouse en raison d’une température caniculaire (des fissures étaient apparues au plafond de l’étage au-dessous de la salle d’audience surpeuplée, raconte Gould), il est douteux que le procès du singe soit resté dans les annales si la culture populaire n’avait pas trouvé à s’en emparer – en en déformant la signification profonde au passage.

Bien évidemment, le singe du procès Scopes n’est pas qu’une peluche. Il est aussi, à son corps défendant, le symbole de l’affrontement, entre deux camps supposés, celui du fondamentalisme obscurantiste d’un Sud rural arriéré et celui des idées progressistes de l’évolutionnisme, portées par le Nord moderniste et matérialiste. Cette vision caricaturale ne fut pas sans conséquence lourde : « à cette époque et depuis, pour les antidarwiniens primaires les exactions des hommes proviendraient de leurs mauvais instincts, ravivés et justifiés par l’affirmation que « l’Homme descend du singe ». »[5]

le singe à la sauce Broadway et Hollywood

Cette représentation déformée est dans une certaine mesure le fruit de la transposition du procès du singe à la scène puis à l’écran. Une pièce de théâtre, Inherit the Wind, fut d’abord écrite en 1955 par Jerome Lawrence et Robert Edwin Lee, et jouée dans plusieurs versions par certains des meilleurs comédiens américains. Quatre versions filmées allaient par la suite faire intervenir d’autres grands talents : Spencer Tracy en Darrow et Fredric March en Bryan dans la version de 1960, réalisée par Stanley Kramer (en français Procès de singe) ; Kirk Douglas et Jason Robards dans une version de 1988 pour la télévision ; Jack Lemmon dans un autre téléfilm de 1999. Il faut noter que toutes ces version américaines prennent quelques liberté avec les faits du procès Scopes et se veulent en même temps des paraboles du maccarthysme.

Affiche de Inherit the Wind (Procès de singe en français) film américain de Stanley Kramer (1960). © le bLoug : http://www.lebloug.fr/

Affiche de Inherit the Wind (Procès de singe en français) film américain de Stanley Kramer (1960). © le bLoug : http://www.lebloug.fr/

La version de 1960, à travers ses légers travestissements de la réalité historique, constitue une grille de lecture idéale pour comprendre les enjeux sous-jacent au procès du singe. Les principaux ressorts dramatiques du film sont sans doute à l’origine des contresens sur l’interprétation des événements faites a posteriori. Contrairement à ce que donne à voir le film (et cela figure déjà dans la pièce), « Scopes ne fut pas persécuté par les fanatiques de la Bible, et il ne passa pas une seconde en prison »[6]. Il ne fut pas non plus mis au ban de sa communauté (son couple, dans le film, ne tient plus qu’à un fil et il n’est guère que ses étudiants pour encore lui adresser la parole). La mort de Bryan d’une crise cardiaque en plein tribunal est une autre invention scénaristique, qui laisse à penser que l’hydre créationniste a été terrassée par les lumières de la raison et qu’elle ne devrait pas de sitôt s’en relever. En réalité, Bryan succomba effectivement peu de temps à cette ultime joute judiciaire, mais ce fut « après s’être empiffré lors d’un banquet paroissial »[7].

William Jennings Bryan (à gauche avec l’éventail) et Clarence Darrow (au centre, bras croisés)

Le procès du singe n’est pas « l’héroïque combat d’une resplendissante probité contre l’aveuglement grossier »[8], comme le film pourrait le donner à penser, à travers la mise en opposition grossière entre science et religion que résume la réplique du journaliste H.L. Mencken (joué par Gene Kelly) assimilant Scopes à Copernic (et à Socrate par la même occasion). En réalité, le procès Scopes, comme la plupart de ceux qui suivront, laissa soigneusement à la porte toute querelle épistémologique. L’antagonisme entre un Sud fanatique et conservateur et un Nord progressistes et libéral est assez prégnante. Elle se lit dans cette scène (fidèle aux faits) où Clarence Darrow provoque un tollé en faisant remarquer que les dés sont pipés puisque, à l’ouverture de toute audience, on lit un texte de la Bible. Elle est personnifiée, pour le Nord, par le personnage de Mencken, venu de Baltimore, et, pour le Sud, par le révérend de Dayton, qui mène la meute anti Scopes – rendons toutefois cette justice au film, ces deux personnages ne sont pas particulièrement sympathique, le premier, pour sa morgue un rien dédaigneuse et cynique, le second, personnage très outré, pour cette scène sans ambiguité le montrant totalement discrédité auprès des ses propres paroissiens à la suite d’un sermon trop haineux. L’opposition entre États du Nord et États sudistes du Bible Belt transparaît dans une autre scène du film, très éloquente. Le banquier de la petite ville de Dayton, lors d’un échange entre notables, se trouve seul à plaider la cause de Scopes, bien qu’il croie en l’interprétation littérale de la Bible. Cette scène paradoxale montre que, tout croyants qu’ils fussent, les habitants de Dayton, et par extension l’ensemble des Américains, n’étaient pas forcément tous des puritains hostiles à l’évolutionnisme, ni nécessairement partisans d’une interprétation littérale des Ecritures. En l’occurence, le personnage du banquier n’est toutefois mû que par des intérêts bien compris : il craint que la ville, à cause du Butler Act, soit déconsidérée aux yeux de l’extérieur et que les pères ne puissent puis envoyer leurs fils à Yale – si c’est là le motif du seul partisan de Darwin dans la communauté, c’est finalement à une publicité peu glorieuse pour le matérialisme qu’Inherit the Wind assimile l’évolutionnisme !

Séance en plein air tenue le 20 juillet 1925 en raison de la chaleur étouffante : William Jennings Bryan (à gauche) écoute Clarence Darrow (debout à droite).

Mais où est donc le singe dans le procès du singe ? demandait Pascal Picq. Nulle part dans le procès lui-même, effectivement. Il est également quasiment absent de Inherit the Wind – alors qu’il occupe, sur une des versions de l’affiche, l’essentiel de l’espace, avec cette accroche sans nuance :  It’s all about the fabulous « Monkey trial » that rocked America !

On est presque déçu lorsque Scopes, interrogé sur ses motivations, explique qu’il veut « enseigner que l’homme n’a pas été planté comme un géranium ». Pas un mot sur le singe ! Attribut indissociable du Darwinisme, symbole intégré à la culture populaire, le singe n’a même plus besoin de jouer son rôle, il suffit désormais que son nom apparaisse sur l’affiche.

 

la suite de la véritable histoire du procès du singe : contingences du militantisme


 
[1] Le Butler Act est accepté par 71 voix contre 5 à la chambre des représentants et au sénat par 24 voix contre 6. le 21 mars, la loi est signée par le gouverneur Austin Peay et entre en vigueur, non seulement dans les public schools du primaire et du secondaire mais aussi dans tous les établissement qui reçoivent des subsides publics, y compris l’université. Les contrevenants risquent une amende pouvant aller jusqu’à 500 $.
[2] S. J. Gould, « Une visite à Dayton » in Quand les poules auront des dents, Seuil, 1991
[3] P. Picq, Lucy et l’obscurantisme, Odile Jacob, 2007
[4] Cité par S. J. Gould, « Une visite à Dayton » in Quand les poules auront des dents, Seuil, 1991
[5] P. Picq, Lucy et l’obscurantisme, Odile Jacob, 2007
[6] S. J. Gould, Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! », Seuil, 2000
[7] S. J. Gould, Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! », Seuil, 2000
[8] S. J. Gould, Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! », Seuil, 2000


 

 

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  1. MAURO Walter Says: juin 25, 2011 at 12:22

    Monsieur,

    Existe-t-il une traduction française de la pièce de théâtre, Inherit the Wind ?

    Bien à Vous

    Walter Mauro

    • laurentbrasier Says: juin 25, 2011 at 1:41

      A ma connaissance, non, malheureusement ; peut-être le thème est-il trop spécifiquement américain.
      Laurent Brasier

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