« l’homme descend du singe »: ce que pensent certains étudiants (1)

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Dans le cadre d’un travail de recherche sur l’expression « l’homme descend du singe », le bLoug a réalisé de ses blanches mains une mini-enquête auprès d’étudiants en BTS. Un résultat que l’on se gardera bien d’extrapoler compte tenu de l’échantillon modeste (!) mais qui apporte un éclairage sur les difficultés d’appréhension de l’évolutionnisme en croisant données chiffrées et commentaires qualitatifs.

Le point sur la méthode et le résultat dans cette première partie ; dans la seconde, du verbatim étudiant à haute valeur ajoutée

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Cadre

En dépit de programmes scolaires structurés, de professeurs qualifiés, des multiples actions de médiation scientifique, l’enseignement de l’évolution se heurte aujourd’hui en France à une recrudescence de scepticisme et de contestation de la part de certains élèves.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, être engagé dans une filière scientifique n’est même pas un gage de meilleure compréhension. De 2006 à 2008, dans le cadre d’un cours intitulé « Diversité du monde vivant et évolution », 1134 étudiants de biologie de l’Université d’Orsay ont répondu à un questionnaire [1] destiné à évaluer leur niveau de connaissance sur « l’évolution biologique ». Résultats des courses : l’évolution n’est qu’une « hypothèse » pour 32 % des étudiants de biologie. L’enquête, publiée en 2009, a provoqué de vives réactions d’inquiétude (mais pas de surprise) chez les chercheurs et les enseignants.

Il faut réintroduire dans l’enseignement des sciences des éléments explicites d’épistémologie. Si les objections des étudiants relèvent partiellement de lacunes en biologie pure, la plupart d’entre elles relèvent en fait de lacunes en épistémologie de l’évolution. Nulle part on ne leur enseigne ce qu’est une théorie scientifique et ses rapports avec les faits. Nulle part on ne leur parle de hasard et de processus historique. Nulle part on ne leur dit clairement la nature de la séparation entre les discours de valeurs et les discours de faits. Enfin, pour le moment aucun « périmètre » de scientificité n’est explicité, ce qui n’arrange pas l’articulation ente les savoirs scientifiques et les certitudes métaphysiques.1

Guillaume Lecointre

(voir les réactions sur le site de Sciences et Avenir).

 

Principe

Mais que signifient les 32 % d’étudiants reléguant l’évolution au rang des croyances ? Comme souvent avec des quantités isolées, les données soulèvent autant de questions qu’elles en résolvent…

En m’inspirant du questionnaire d’Orsay [1], mais à une échelle bien plus modeste, j’ai conçu un questionnaire très simple permettant de croiser une mesure de la connaissance et une appréciation qualitative. Il a été distribué à des élèves de BTS de diverses filières. [2]

Au recto, une question dite « ouverte », destinée à recueillir l’opinion libre de chaque élève sur l’expression « l’homme descend du singe » :

« L’homme descend du singe. » Que pensez-vous de cette expression ?
[indiquez en quelques phrases tout ce qui vous vient à l’esprit lorsque vous entendez cette expression ; il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse, dites simplement tout ce qui vous passe par la tête]

 

Au verso, une question dite « fermée », destinée à mesurer le niveau de connaissance :

Parmi ces affirmations, quelle est celle qui vous semble exacte :
[cochez une seule case]

  • L’homme descend du singe
  • L’homme et le singe ont un ancêtre commun
  • Le singe descend de l’homme
  • Aucune des trois premières propositions : l’évolution des espèces ne concerne pas l’homme
  • Aucune des trois premières propositions : les espèces n’évoluent pas
  • (Je ne sais pas)
  • (Je refuse de répondre à cette question)

Précisions

L’ordre de réponse aux deux questions à son importance : l’élève doit exprimer son opinion sur l’expression avant de voir les modalités de réponse à la question fermée. De cette façon, il peut s’exprimer spontanément, sans être orienté. La palette d’opinion est ainsi plus vaste (le répondant n’est pas induit à se positionner nécessairement sur le terrain scientifique) et plus proche de la réalité des connaissances et représentations (qui peuvent être basiques). La formulation de la question fermée essaye de capter en même temps – et l’exercice est délicat à mettre en mots – l’attitude générale par rapport à l’évolutionnisme et la connaissance du statut du couple homme/singe. La référence à Dieu ou à la religion est volontairement absente : les personnes croyantes ont différentes possibilités de réponse, ce qui les incite à se positionner franchement, sans chercher à masquer leur conviction religieuse. La terminologie employée est volontairement simple et – tant pis pour l’essentialisme ! – positionne systématiquement « l’homme » par rapport au « singe ». C’est une façon de mettre toutes les réponses sur un pied d’égalité, sans que l’une sonne particulièrement probable ou improbable.

 

Résultat

Base 122 étudiants de BTS. réalisé en 2011.

 

Parmi ces affirmations, quelle est celle qui vous semble exacte ?
[une réponse]

Si la perspective évolutionniste est majoritaire (les deux tiers des étudiants), un sur cinq réfute toutefois le fait évolutif ou exclut l’homme du processus. Par ailleurs, l’idée que l’homme puisse littéralement descendre du singe ne choque pas : un tiers des répondants pensent que l’affirmation est juste, une proportion identique à celle qui identifie la position scientifiquement correcte : homme et singe partagent un ancêtre commun. L' »affaire Ardi » (en 2009, certains médias crurent bons de titre « le singe descend de l’homme » à propos des nouvelles données publiées sur Ardipithecus ramidus),  n’ont ici laissé aucune trace : personne n’estime que c’est le singe qui descend de l’homme. La part d’étudiants ne se positionnant pas (par faute de connaissance, peu par principe) est relativement importante pour une question somme toute aussi prégnante dans nos représentations.

 

Teaser de la seconde partie :

C’est complètement idiot ! Ce n’est pas parce qu’on a trouvé des crânes de singes ressemblant à ceux des humains qu’on descend forcément des singes ; cette thèse a été complètement réfutée par bon nombre de personnes ; rien ne prouve que c’est vrai, je n’y crois pas du tout, c’est comme le père Noël.

Un étudiant de BTS

 

[1] Le questionnaire, qui m’a été communiqué par Pierre Capy, comportait entre autres les questions suivantes : « L’évolution concerne l’ensemble des espèces, y compris l’homme » (Oui/ Non) ; « Rayez la ou les affirmation(s) erronée(s) : L’homme descend du singe/ L’homme et le singe partagent un ancêtre commun/ Le singe descend de l’homme/ L’homme est un singe parmi d’autres

[2] Il s’agissait d’étudiants de 1re et de 2e année, alternants, initiaux ou en formation continue. Leurs filières étaient celles de l’immobilier, de la banque, de la vente et de l’assistance de gestion.

Tableau des marges d’erreur (le truc qu’on ne vous montre jamais dans un sondage publié ; désolé pour la résolution crade)

 

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  1. Rhooo, des enquêtes!!! C’est plus fort que toi, tu ne peux pas faire sans en fait!! Bonne année!

    • laurentbrasier Says: janvier 27, 2012 at 11:04

      eh ouais, la passion, que veux-tu :)
      Faut dire que si les instituts me les faisaient gratos, je n’aurais pas besoin de m’y coller, hein ?

  2. Bonsoir,

    Un billet très intéressant et j’adhère tout particulièrement au passage que vous citez de Guillaume Lecointre. Malheureusement, le lien vers la page de Science et Avenir ne fonctionne pas. J’ai découvert votre blog grâce à Knowtex, et je me réjouis de lire les articles suivants sur le sujet que vous abordez dans celui-ci!

    • laurentbrasier Says: janvier 27, 2012 at 10:58

      Merci pour ce commentaire Ariane,
      J’ai rectifié le lien, ça devrait fonctionner.
      A bientôt sur le bLoug !

      • Super! Je dois avouer que ces questions d’épistémologie m’interpellent beaucoup, parce que j’ai réellement l’impression que c’est déjà à ce niveau-à que se logent les multiples malentendus entre les communautés scientifiques (et disons tous ceux qui orbitent autours d’eux, tels que les journalistes scientifiques, par exemple), d’un côté, et le grand public, de l’autre. Le sujet de la « théorie » de l’évolution en est un exemple particulièrement parlant, dans la mesure où très souvent, les gens pensent au mot « théorie » dans le sens d’une vision de l’esprit qui s’oppose à la pratique, et qui, resterait encore à vérifier par les actes ou une observation de terrain, soit la première définition du terme « théorie » et la plus répandue dans le langage commun. Naturellement, les tenants du créationnisme ou du dessein intelligent jouent largement sur ces plans sémantiques pour faire avancer l’idée que l’évolutionnisme ne serait qu’une conjecture parmi d’autres, que l’on n’aurait pas réellement pu démontrer, puisqu’il resterait, d’après eux, encore pleins de phénomènes ou d’objets d’étude que cette « théorie » est incapable de prendre en compte, ce qui au mieux, la limiterait beaucoup, au pire, l’invaliderait complètement. Rien que sur cette question d’épistémologie et de fonctionnement de la science, il reste donc encore un gros travail de clarification didactique à faire auprès du grand public. D’autant plus que seule une minorité d’élèves et d’étudiants vont dans les cursus scientifiques, que ce soit au lycée, ou plus tard, dans leurs études universitaires. Cela signifie qu’une partie importante des gens ne sait tout simplement rien de ce que l’on appelle la « méthode scientifique » ou seulement des bribes très superficielles.

        • laurentbrasier Says: janvier 27, 2012 at 1:49

          Vous résumez parfaitement une difficulté de fond pour l’enseignement de l’évolutionnisme (hélas, ce n’est pas la seule…). La deuxième partie de l’article qui donnera la parole aux étudiants l’illustrera bien, à coups de ‘moi je « crois » que’ ou ‘je ne « crois pas » que’…
          sur la question, je recommande ce dossier très riche

          • Merci beaucoup pour cet excellent lien! Je le garde aussi dans ma liste de lecture! J’ai une amie qui avait commencé un doctorat sur la communication scientifique en direction du grand public, mais qui a dû malheureusement l’interrompre. C’est en partie de nos discussions que me vient cet intérêt pour ces questions, en plus d’observations personnelles sur la manière dont la science est instrumentalisée dans certains débats de société, comme l’avortement, au sujet duquel j’avais étudié les polémiques en Suisse pour un travail de mémoire. Mais, ma recherche ne portait pas sur cet aspect là, donc, je me suis contentée de prendre acte de l’étrange relation qu’entretiennent certains anti-avortement avec la science. Cependant, les controverses autour du climat m’ont fait prendre une fois de plus conscience de l’énorme fossé qui sépare le monde scientifique du grand public et les développements actuels de ces discussions me préoccupent également.

  3. Bonjour,
    Je viens de découvrir votre site via le c@fé des sciences. Votre article sur l’expression « l’homme descend du singe » a attiré mon attention puisque je prépare (à la vitesse d’un escargot fatigué) un bref article sur cette question. Il s’agit d’une revue critique des réponses classiquement apportées à la question « L’homme descend-il du singe ? », basée sur une mini-enquête auprès de 200 élèves (collégiens). Est-il possible de dialoguer par mail ? Vous avez mon adresse.