magnéto, Serge ! (fin du monde 1)

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Dans la série debunking de scénarios de fin du monde, que l’on trouve à toutes les sauces actuellement, j’aimerais revenir sur celui de l’inversion du champ magnétique, car il présente quelques spécificités intéressantes.


Quelle est la trame apocalyptique de ce scénario ?

Une inversion du champ magnétique supprimerait la protection de la ceinture magnétique (la ceinture de Van Allen), laissant le champ libre à toutes les particules et radiations cosmiques pour bombarder la Terre, provoquant mutations génétiques et extinction d’espèces. Ouille.


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Que doit-on en penser ?

Ce scénario catastrophe existe bel et bien… dans l’univers des comics Marvel, dans lequel le vilain Magnéto fait peser sur la planète la menace d’une inversion subite des pôles magnétiques. Dans celui plus prosaïque de la physique du globe et du géomagnétisme, c’est le train-train de la planète, autant dire que cela ne fait trembler personne. Et pour cause, le champ terrestre s’est inversé environ 300 fois ces derniers 200 millions d’années, dont la dernière il y a 780 000 ans.

 

Comment ça marche ?

Le champ magnétique terrestre provient du cœur de la planète. Le mélange métallique à l’état liquide du noyau est animé de mouvements de convection qui engendrent des courants électriques, donnant eux-mêmes naissance à des champs magnétiques. Ceux-ci viennent à leur tour renforcer les courants électriques, créant ainsi un effet dynamo auto-entretenu. Mais cet effet est instable : des perturbations du noyau provoquent des affolements du champ magnétique de courte période (de 1000 à 10 000 ans) pendant lesquelles les pôles magnétiques se déplacent rapidement à la surface du globe. À l’issue de cette transition, soit les deux pôles permutent (on parle alors d’inversion) soit ils reviennent simplement à leur position initiale (il s’agit dans ce cas d’une excursion).

Est-ce que ce n’est pas en train de se profiler ?

Eh bien, non, la terre ne perd pas la boussole. Bien que la fréquence des inversions ait varié considérablement au fil du temps et ne révèle aucune périodicité (donc aucune prédictibilité), les géophysiciens estiment que nous sommes dans une configuration des plus défavorables pour que cela se produise et seraient prêts à miser une pièce pour parier sur une diminution, suivie d’une stabilisation et d’un retour à la hausse ! Tout simplement parce que nous partons d’une situation où l’intensité est élevée, le champ est même plutôt plus intense que par le passé et, statistiquement, on n’a jamais vu d’inversion se produire aussi vite derrière une situation comme celle-ci. La baisse d’intensité (réelle et mesurée à -0,05 % par an depuis 150 ans, mais initiée depuis 3000 ans) ne prélude donc pas une inversion prochaine des pôles.

 

Quelles seraient les conséquences pour l’homme ?

Rassurons les foules, il n’y a aucune preuve géologique corrélant les inversions et les extinctions d’espèces. Les météorites, oui, les inversions magnétiques, non.

En 2010, deux scientifiques français, remarquant que la disparition des Néandertaliens « coïncidait » avec l’excursion dite de Laschamp, datée entre 41 et 34 000 ans, ont avancé l’idée qu’ils aient eu à faire face à un accroissement de la production d’UV-B pendant une longue période. Avec leur peau claire et une pilosité analogue à la nôtre, ils auraient été vulnérables aux effets délétères de ces expositions et cette excursion aurait donc un lien causal avec leur extinction.

oh, et si je mettais mon bob ?

Ces résultats tenaient plutôt de la spéculation hasardeuse et eurent du mal à convaincre.

Sur le plan historique d’abord, rappelons que l’Homme de Néandertal n’a complètement disparu que 10.000 ans plus tard, son dernier bastion attesté étant la grotte de Gorham à Gibraltar, où sa présence est datée de 24 000 ans. Inversement, les premiers Hommes modernes (Homo sapiens) seraient arrivés en Europe plus tôt qu’on ne le pensait, il y a environ 45 000 ans, d’après de nouvelles analyses de deux dents de lait découvertes il y a une cinquantaine d’années dans une grotte préhistorique italienne, et qui avaient été attribuées à tort à des Néanderthaliens. Alors quoi, sapiens aurait eu l’intelligence de mettre un chapeau de paille et un paréo pour se protéger et pas Néandertal ?

Sur le plan logique, l’hypothèse tient encore moins la route. Si une inversion avait des effets qui puissent être enregistrés dans les archives fossiles, pourquoi n’en aurions-nous pas enregistré pour toutes les générations précédentes de Néandertal, et toutes les autres espèces du genre Homo, par la même occasion, qui ont traversé les excursions précédentes ?

l'Anomalie magnétique de l'Atlantique sud

Enfin, il n’est pas inutile de rappeler quelques données physiques. Certes, la magnétosphère joue un rôle essentiel de bouclier de protection en déviant les particules de haute énergie du vent solaire et des rayons cosmiques, protégeant ainsi la biosphère de leur impact. Mais ce fameux bouclier ne disparaît pas complètement, même en cas d’inversion, ainsi que le révèle les mesures de la paléointensité des 800 000 dernières années. Par ailleurs, l’atmosphère reste notre première protection : ce qui arrive au sol de particules est extrêmement atténué. Évidemment, si on augmente la proportion de ce qui arrive en altitude, on augmente la proportion de ce qui arrive au sol, mais pas au point de recevoir des dizaines de fois plus de radiations.

La situation se complique un peu quand le champ s’approche d’une inversion, car il diminue, devient multipolaire et présente des zones de faiblesses. Notons que ces zones de faiblesses existent en temps normal. Ainsi, l’anomalie magnétique de l’Atlantique sud (AMAS) est la région où la partie interne de la ceinture de Van Allen est la plus proche de la surface de la Terre. Mais aucun guide touristique ne vous déconseille d’aller en Amérique du Sud parce que vous pourriez y attraper un cancer à cause du champ magnétique. Ce serait un peu plus sérieux, mais pas dramatique au moment d’une inversion.

excusez-moi mesdames, auriez-vous vu mon nid ?

Quelles seraient les conséquences pour les animaux ?

Si la Terre perd le Nord, comment font, les animaux qui utilisent le champ magnétique pour se diriger ? Précisons tout d’abord que la logique qui amène ce type de question m’échappe : si les animaux n’étaient pas capables de s’adapter à ce type de modification de leur environnement, inutile de dire qu’aucun naturaliste n’aurait le loisir de les observer… ils n’existeraient plus, tout simplement. S’ils sont là, c’est qu’aucun n’a un besoin absolument vital du champ magnétique, bref, qu’ils ne sont pas à l’ouest parce que le nord est passé au sud. Par ailleurs, l’échelle de temps du géomagnétisme et de la cigogne diffère sensiblement : la cigogne obtient des informations un peu différentes des précédentes à chaque génération, mais aucune cigogne, durant sa courte vie, n’est prise au dépourvu par une information qui serait très différente d’un jour à l’autre. Vous-même, si votre boussole était déréglée, n’auriez guère de problème à vous repérer : peu importe la direction indiquée par l’aiguille de l’instrument si vous avez pris l’habitude de noter dans quelle direction il faut vous diriger par rapport à elle.

en cas d'inversion, ça se complique un peu, quand même...

Et l’impact technologique ?

Si l’on doit craindre quelque chose d’une modification du champ magnétique, c’est effectivement sur le plan de la technologie. Fort heureusement, les concepteurs de satellites et autres engins spatiaux n’ont pas attendu les prédictions sur la fin du monde pour savoir que leurs joujoux traversent un milieu spatial hostile. Ainsi, la Station spatiale internationale est dotée d’un revêtement particulier pour supporter ces radiations, le télescope spatial Hubble éteint ses instruments lorsqu’il passe au-dessus de l’AMAS et les orbites de la navette étaient calculées pour l’éviter. Quant aux satellites, ils subissent quelques avaries et perturbations de leurs instruments et en subiraient beaucoup plus si le champ venait à être considérablement réduit. Mais il ne faut pas perdre de vue, comme pour les cigognes, qu’une inversion elle-même prend plusieurs milliers d’années alors qu’un satellite vit 20 ans (soit moins qu’une cigogne !). La seule question qui se pose est donc d’est d’être capable d’anticiper ces phénomènes et de développer des matériels qui protègent mieux des radiations.

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Que faut-il retenir de tout cela ?

Que la vie sur Terre, de manière générale, n’a rien à redouter d’une inversion des pôles, et que l’homme en tant qu’animal, n’a rien à redouter lui-même. Mais que la civilisation humaine a à craindre des effets indésirables et aura besoin de s’ajuster. Une inversion extraordinairement rapide durerait 2000 ans. Amplement le temps de voir venir.

 

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