pourquoi je kiffe la science (confession intime #1)

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Avant, je faisais du marketing. Mais ça, c’était avant. Aujourd’hui je fais du journalisme scientifique et je vais vous expliquer pourquoi. Tout ça parce que mon confrère blogueur Sirtin a eu la double bonne idée de se demander pourquoi il kiffait la science (voir ici son intime confession) et de proposer aux autres membres du c@fé des sciences  d’en faire de même, initiant ainsi une longue chaîne dont il tient la mise à jour ici.

Pourquoi est-ce que j’aime la science ? En voilà une bonne question. Et d’abord, est-ce que j’aime vraiment la science ?

À lire les fenêtres ouvertes par mes camarades sur leurs cours privées, je m’interroge. Car je ne me reconnais guère dans leurs parcours. À part peut-être du côté de chez Alan, pour le côté tardif de la révélation.

C’est qu’enfant, je n’ai pas fait toutes vos bêtises savantes de démonter le sonotone de mamie pour le brancher sur radio métal ou de faire cramer la moquette orange avec des pipettes explosives. Le seul truc que je démonte régulièrement, c’est le broyeur de ma maison de campagne – parce que j’y suis obligé, pas par curiosité scientifique, et croyez bien que je ne m’attarde pas à en comprendre le fonctionnement, d’autant qu’il y a souvent quelqu’un qui préfère qu’il soit remonté au plus vite. Pour ce qui est des jeux d’enfants, j’ai parfaitement souvenir d’avoir possédé un microscope, mais je crois bien ne jamais l’avoir jamais utilisé ; en revanche, j’ai quand même eu une bonne période dinosaures, à une époque comme on n’en fait plus, c’est-à-dire où il y avait des brontosaures pataugeant dans l’eau et des illustrations de Zdeněk Burian et de Charles R. Knight, ainsi que des albums Panini dinosaures (!) – bref c’était un peu faux, mais sacrément évocateur.

Brontosaurus, Charles R. Knight, 1897

Brontosaurus, Charles R. Knight, 1897

Le milieu familial ne me poussait pas vers la science, malgré un grand-père polytechnicien ; l’informatique a accompli sa révolution au large du foyer familial et les seuls livres vraiment instructifs de la bibliothèque parentale devaient être un guide sur les chiens et quelques SAS. Enfin, à l’école, les mathématiques m’ont trop vite posé des difficultés insurmontables pour que notre système scolaire, qui en faisait un impitoyable instrument de sélection, me permette un seul instant d’envisager une quelconque orientation scientifique.

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Et puis un jour, j’ai entrevu la lumière…

Assez confusément tout de même. On peut se gausser de l’Université, mais on y fait parfois des rencontres qui changent une vie. En licence d’histoire, j’ai eu une matière qui ne s’appelait je ne sais plus comment, mais qui traitait de l’histoire des sciences et qui était enseignée par Denis Buican. J’ai retenu quelques trucs à ce moment-là, malgré – ou grâce à – son accent roumain rigolo. Le nom de Darwin, bien sûr, et surtout cette histoire de girafe de Lamarck, qui était sacrément obscure – et qui le reste, je crois, pour beaucoup de gens. Tout ce qui a suivi est lié au cou de cette girafe : il fallait qu’un jour quand même je comprenne pourquoi ce Lamarck qui paraissait assez logique avait tort.

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Je saute là un gros paquet d’années (IEP – bohême – marketing) pour arriver au passé récent. Je ne vais pas raconter ma vie, mais en gros, j’ai un beau jour laissé tomber mon métier pour opérer un virage professionnel radical et devenir journaliste scientifique. Et c’est là que tu comprends, au bout de quarante ans, que le truc que tu aimes, c’est la science. Il y a plusieurs indices qui mènent à cette prise de conscience. En vrac :

  • Quand tu fais un bilan de compétences et que les seuls métiers que tu aimerais faire qui ressortent des tests ressemblent à océanologue ou paléontologue (et évidemment, c’est un peu râpé pour s’y mettre, il va falloir ruser)
  • Quand tes cadeaux d’anniversaire sont une maquette de bateau (mais pas n’importe lequel : le Beagle), un livre (mais pas n’importe lequel : le dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, le seul ouvrage remboursé par les assurances parce que tu peux assommer trois cambrioleurs avec) ou une gravure (mais par n’importe laquelle : évidemment le Beagle)
  • Quand ta décoration d’intérieur s’embellit de choses improbables comme un replica du crâne de Toumaï, un smilodon fatalis ou un blaireau empaillé
  • Quand tu es prêt à laisser tomber ce joli picture disc de Megadeth pour te payer ce Stephen Jay Gould vintage que tu n’as qu’en poche
  • Quand tu hurles comme un loup au désespoir (quelle belle image) parce que le tuyau d’arrosage sur lequel tu tirais comme un sourd était en fait empêtré dans les pieds de ta lunette astronomique, qui s’est cassé la gueule avec fracas
  • Quand tu es prêt à utiliser l’immonde verbe kiffer pour la première fois de ta vie dans un billet qui va être lu par des gens

Là, peut-être que tu t’intéresses en fin de compte plus à la science qu’au comportement du consommateur en matière d’assurance vie.

Tout du moins à certaines sciences – ou à un certain aspect des sciences. C’est le fait d’avoir fait de l’histoire qui, des années plus tard, m’a amené vers la science. Celle qui se raconte. Celle qui me raconte une histoire : la mienne, celle de notre espèce, celle de notre planète. Qui soigne nos blessures narcissiques : Copernic – Darwin – Freud. L’histoire et la science pour moi se complètent. Il ne s’agit pas vraiment de savoir ou de comprendre, mais de pouvoir appréhender les choses autrement – et, j’espère, mieux.

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J’ai interviewé il y a peu un chasseur d’éclipses pour en faire un petit portrait pour Ciel & Espace. Je lui ai demandé si le fait d’observer le ciel le rendait différent. Je pense qu’il a parfaitement résumé le kiff : il m’a répondu que oui, ça lui permettait de prendre du recul, d’avoir un esprit plus philosophique, plus poétique, de recadrer les choses. De mieux cerner l’essentiel. 

L’essentiel pour moi est un petit gars de trois ans et demi. J’ai changé de métier pour qu’il puisse un jour à l’école être fier de répondre à la sempiternelle question « qu’est-ce qu’il fait ton père ». En attendant, il est déjà rudement calé en bestioles. Alors merci la science.

 

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  1. Même si nos parcours sont différents, je me reconnais finalement bien dans plusieurs points :
    - à la fin du lycée, j’hésitais entre biologie et histoire, et finalement je fais de la biologie évolutive. Je vois bien les similarités entre les deux.
    - je n’ai jamais non plus démonté de radio, par contre j’ai lu plein de bouquins.
    - moi non plus je n’aurais jamais pensé utiliser le verbe kiffer dans un billet qui va être lu par des gens. ;-)

    • laurentbrasier Says: mai 17, 2013 at 2:52

      clairement, pour moi, la biologie est une science historique, enfin pour partie ; d’ailleurs j’ai tendance à ranger pas mal de sciences sous l’étiquette « passé » :)

  2. Ah l’album Panini de 74… (1974, pas 1874, précisé-je pour les mauvais esprits).

    • laurentbrasier Says: mai 17, 2013 at 2:49

      suggérer ainsi mon grand âge, ce n’est pas très élégant, Monsieur le paléontologue ! cela dit ça m’a permis de mieux dater ce souvenir vivace et de faire une recherche: aucun doute, je reconnais le stégosaure de la couverture, et on trouve cet album sur ebay!

  3. héhéhé, moi aussi le kiffé m’a fait tiqué :)

    • laurentbrasier Says: mai 17, 2013 at 2:48

      comme quoi on est vraiment prêt à balancer l’éthique par dessus bord un peu facilement… (pour continuer un débat entre cafetiers)

  4. Héhé, j’ai pris un énorme plaisir à lire ton billet… Tu étais vraiment dans le marketing? Je crois que je vois exactement par où tu as du passer pour changer à ce point d’univers… J’espère que j’arriverai – finalement – à en faire autant.
    Sinon, je ne m’étais jamais posé comme ça la question des indices qui ne trompent pas… Je suppose qu’un rideau de douche en tableau périodique des éléments en est un gros, pas vrai?

    • laurentbrasier Says: mai 17, 2013 at 2:46

      C’est même inquiétant: un rideau de douche avec l’oxygène et l’hydrogène devrait suffir ! (mais ferait peut-être un rideau trop petit?)

  5. C’est fou comme je me reconnais dans ton billet, à la fois dans la situation (je fais moi aussi du marketing) et dans le constat (tous les trucs que tu constates que tu places par dessus tout et qui sont liés à la science). Bravo pour le grand saut dans le journalisme scientifique, je n’y suis pas encore mais c’est très beau.

    • laurentbrasier Says: mai 17, 2013 at 2:44

      J’avais repéré que tu étais de la partie ; si tu es en contact avec les instituts d’étude, on a peut-être des connaissances en commun ; sinon, j’en fais encore en free, on ne renie pas non plus son passé :)

  6. Merci pour cette confession intime ! pleine d’humour. Moi aussi j’ai un petit gars de 3 ans et demi qui me booste… ils sont rudement dégourdis avec leurs questions… et les bestioles et les dinosaures çà en fait rêver plus d’un !

    • laurentbrasier Says: mai 17, 2013 at 2:43

      Merci Pascale,
      Il faudra qu’on mette en commun nos réponses aux questions qui désarçonnent, ça peut servir !

  7. Olivier Says: mai 26, 2013 at 9:48

    Bonjour M. Brasier,
    Je cherche à vous contacter et je n’ai pas trouvé de coordonnées sur votre blogue.
    Merci. Bien cordialement,

  8. Peut être qu’en étant enfant, vous n’avez pas pu profiter des merveilles de la science, mais vos enfants pourront en profiter avec Les Savants Fous ! Mais ils risquent de vous poser beaucoup plus de questions par contre après (véridique). Pour ceux que ça intéresse, mon fils a été conquis et en redemande : http://www.lessavantsfous.fr

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