Luc Ferry VS. la science: 4 reconversions possibles

Après avoir brièvement raillé notre ami Luc Ferry (grimé en Lieutenant Templeton « Futé » Peck de l’Agence tous risques du climatoscepticisme français), le bLoug souhaitait revenir sur quelques facettes de celui qui fut tout de même ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche (premier et deuxième gouvernements Raffarin, 2002-2004).

Si nous soulignons la Recherche, c’est que ce sont les rapport de Luc Ferry à la science qui nous intéressent ici. Avant de rappeler quelques uns de ses errements médiatiques sur le sujet, nous pouvons poser cette question préalable : était-il bien raisonnable de confier une telle responsabilité ministérielle à un philosophe qui a publiquement défini sa propre profession comme une sotériologie, soit le domaine de la théologie qui étudie les différentes doctrines du salut. La simple juxtaposition des deux termes soulignés constitue un début de réponse.

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Mais puisqu’il n’est plus ministre, voyons comment nous pourrions recaser Luc Ferry, ce génie, à l’examen des ses plus hauts faits d’armes.

1. Chroniqueur littéraire… du néofinalisme

“De tous les livres dont j’ai parlé cette année, c’est celui que je vous recommande le plus.”

Mais quel est ce chef d’oeuvre, me demanderez-vous. Nul autre que celui de Jean Staune, La sciences en otage. Le philosophe-chroniqueur s’était fait un plaisir d’en faire la promo lors de sa chronique hebdomadaire sur LCI en juillet 2007, en insistant sur l’objectivité et sur l’honnêteté de l’auteur dans la présentation d’un certain nombre de grande controverses, particulièrement celle sur le climat (voir le point 4). (Ca y est, vous avez fini de rire ? Poursuivons.)

Tapez « Luc Ferry science » dans Google (c’est une simple suggestion, ne vous croyez pas obligé d’avoir ce genre d’activité inepte), vous aurez une liste de résultats assez surprenante, dans laquelle à des chances de bien figurer le site de Jean Staune (4e position chez moi). On apprend ainsi, à propos d’un autre ouvrage de Staune, Notre existence a-t-elle un sens ? (ne l’achetez pas, la réponse est oui pour l’auteur), que notre piètre critique s’était déjà fendu d’un : « C’est à la fois un formidable livre d’introduction aux sciences contemporaines, mais aussi une réflexion sur les rapports de Dieu et de la science, un très beau livre. »

Des éloges qui ne surprendront pas lorsqu’on sait que Ferry a eu le bonheur de pouvoir dispenser son savoir à l’Université Interdisciplinaire de Paris (UIP), présidée par Staune (ce n’est d’ailleurs pas une université et elle n’a certainement pas pour objectif de diffuser et confronter les savoirs comme elle le prétend).

Mais le constat d’un échange de bons procédés masque une convergence bien plus profonde. On peut la comprendre à l’examen de la thématique du cours de Ferry à l’UIP, intitulé A la Recherche de Fondements pour notre Temps, et résumé ainsi sur son site :

La religion a régenté, des siècles durant, l’organisation de la société, définissant les normes comportementales des hommes. Aujourd’hui, notre civilisation place la liberté de pensée et d’action au-dessus de tout. Ce refus de normes imposées ” a priori ” rejette ainsi la religion dans la sphère privée. Mais comment pouvoir fonder une éthique de vie si l’homme n’est que le produit d’une histoire strictement contingente ? S’il n’est qu’un ensemble de molécules ? Comment trouver une sagesse pour notre temps, une spiritualité qui puisse être acceptée par une majorité de nos concitoyens ? Il semble que cela ne puisse être construit qu’à travers une conception non réductionniste de l’homme, qui reste encore en partie à préciser.

Ce qui unit les deux personnages, l’anti-darwinien notoire et l’ex ministre de la Recherche (du salut) , est une quête de sens. Soit, une posture de philosophe chrétien assez banale du côté Ferry, et chez Staune, rien d’autre qu’une entreprise organisée d’intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences, pour reprendre le titre de l’indispensable ouvrage dirigé par Jean Dubessy et Guillaume Lecointre (Syllepse, 2001) dans lequel les agissements de l’UIP sont décortiqués (une version d’un texte de Lecointre étant consultable en ligne sur le site de l’AFIS).


2. Poète… de l’anti-écologie libérale

“Le GIEC, c’est un groupement où sont cooptés des patrons d’associations qui sont souvent des idéologues écologistes”

Flirtant sur une mode anti verts à base d’appréciations de haut vol telle que « l’écologie est une affaire de “bobos”, pour ne pas dire d’intellectuels », Luc Ferry entretient ici une confusion très prégnante dans le grand public autour de la nature du GIEC, qui ne serait rien d’autre qu’une machine onusienne à autoentretenir le business de l’alarmisme «réchauffiste».

C’est évidemment totalement faux et mensonger. [Aussi n'est-il pas inutile de rappeler que le GIEC, en tant qu'organisme, salarie moins de dix personnes. Il ne produit aucune recherche – et n'a donc aucune position à défendre. Les centaines d'auteurs qui participent à ses groupes de travail et élaborent ses rapports ne font que synthétiser les connaissances scientifiques, dans un processus transparent auquel les sceptiques participent s'ils le souhaitent. Ces auteurs font partie des meilleurs scientifiques de leurs domaines, ne sont pas rémunérés par l'ONU et sont renouvelés pour partie d'un rapport sur l'autre.]

Pourquoi ces contrevérités ? Parce que Ferry est lui-même essentiellement mû par des considérations idéologiques, comme une bonne part des climatosceptiques français qu’il ne cesse d’épauler. Assimilant écologie et gauchisme, il fait de la défense du libéralisme à tout crin cher à son camp une croisade anti-verts personnelle.

Pour vous en convaincre, je ne saurais trop conseiller ce “débat” : Quelle écologie pour aujourd’hui ? entre Ferry et Nathalie Kosciusko-Morizet. D’abord parce que c’est une des rares occasions qui vous sera donnée de trouver cette dernière presque sympathique tant elle semble consternée par les arguments de son contradicteur, ensuite parce que s’y étalent tous les préjugés de Ferry ainsi que les contre-vérités de la propagande sceptique.

 

3. Jury de thèse… en musicologie

« Je les aime vraiment fraternellement »

(Luc Ferry à propos des Bogdanov, dans l’émission Face aux Français, 05/10/2010)

Je ne me hasarderai pas ici à dénouer les fils du scandale permanent que constituent tant les ouvrages des Bogda que leurs prétention à faire œuvre de science, non plus que je ne m’aventurerai à décrypter les liens qui les unissent de longue date à notre Rastignac de la philo, perpétuellement ceint d’un halo de collusion entre pouvoir, médias et amitiés.

Dans le cadre de notre atelier de reconversion, je me contenterai donc de mentionner ces faits :

  • Luc Ferry a assisté à la soutenance de thèse des frangins (source Le Parisien)
  • Un rapport interne du comité national du CNRS flinguant proprement lesdites thèses a curieusement été enterré en novembre 2003 (voir ce dossier de Marianne)
  • A cette date, l’ami de toujours était en poste au Ministère de tutelle dudit CNRS.

Quelques doutes pouvant être émis quant à la capacité de Luc Ferry à juger de la qualité d’un travail en mathématiques ou en physique, nous lui suggérerons donc un tout autre domaine d’étude : la musicologie. Sur la seule base de ce souvenir de vacances d’un Bogda, tiré d’un papier du Nouvel Obs du 23 juin 2011 :

“On faisait de la guitare sur le port (Port-Grimaud), il (Luc Ferry) chantait “les Sabots d’Hélène”.

Une émotion immodérée m’étreint lorsque je tente de me figurer cette scène charmante.

 

4. Chercheur… en économie du travail

« J’ai beaucoup de travail »

Cette saillie drôlatique fut prononcée par Luc Ferry pour sa défense à l’occasion de la révélation de ses légers manquements à l’éthique professorale : Professeur de philosophie à l’université Paris-Diderot (Paris-7) depuis 1996, notre étourdi n’y aurait en fait jamais mis les pieds, bénéficiant suite à ses aventures ministérielles d’une mise à disposition auprès du Conseil d’analyse de la société (CAS) de 2005 jusqu’en septembre 2010, avant que la loi sur l’autonomie des universités rende cet arrangement caduc (un rappel de l’affaire avec cet article du Monde).

Incroyable mais vrai, le Ministère de l’enseignement supérieur a alors proposé de fournir au philosophe une « délégation du CNRS », c’est-à-dire un nouvel arrangement le dispensant de tout service d’enseignement pendant 6 mois ou un an consacrés à une activité de recherche au CNRS.

L’histoire ne dit pas ce que notre philosophe aurait bien pu chercher, mais Matignon s’est finalement prestement chargée de rembourser Paris-7 des 4 499 euros net mensuels indûment versés à partir de 2010 (pour 192 heures d’enseignement annuelles seulement…).

Valérie Pécresse (Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche à cette date) se chargea de clôre l’affaire d’un brillant :  « il n’était pas payé à ne rien faire. »

Elle avait raison. Rien qu’en 2009, par exemple, Luc Ferry a tout de même publié 5 ouvrages ! Et faire les plateaux de télé pour les vendre, ce n’est pas de la tarte, figurez-vous.

 

les livres dont j’ai parlé cette année, c’est celui que je vous recommande le plus. »

DDT, la rock star des pesticides (hs#10: RAMONES, Teenage lobotomy)

Après l’ambiance subtilement gore du HS#9, soyons plus guillerets – gabba gabba hey ! – grâce aux grands-pères du punk-rock : les Ramones ! Encore que… Teenage Lobotomy aborde en fait un sujet sensible : les pesticides.

headbanging science, la rubrique musicale des titres qui ont (presque) un rapport avec la science : #10 : RAMONES – TEENAGE LOBOTOMY

Écoutons d’abord ce morceau, tiré de leur troisième album studio Rocket to Russia (1977), grâce à cette vidéo vintage d’un concert au Beat Club en 1978. L’échalas Joey Ramone nous y raconte comment il s’est offert une lobotomie gratuite à grands coups de DDT, la star incontestée des insecticides :

 

 

quand le DDT fait pschiit

 

Le dichlorodiphényltrichloroéthane, plus connu sous son petit nom de DDT, est le premier insecticide moderne. Il fait donc partie des pesticides de première génération, issus de l’industrie du chlore (dits organochlorés), aujourd’hui passés de mode et strictement interdits dans de nombreux pays industrialisés. Mais il eut dans l’immédiat après-Seconde Guerre Mondiale un succès… foudroyant.

Développé par l’armée américaine durant le conflit, il fait d’abord ses preuves en Europe, en particulier en Italie où il permet d’éradiquer le typhus — en 1943, des villes entières comme Naples sont aspergées de DDT pour éliminer les poux porteurs de la maladie. Après guerre, il commence d’être massivement utilisé contre le paludisme : 48 pays entament une vaste campagne de lutte sous l’égide de l’Agence Internationale pour le Développement (AID). En parallèle, l’agriculture s’en empare pour un faire fol usage et les ménages en remplissent leurs placards (le DDT est autorisé à la vente dès août 1945 aux USA).

 

L’essor fulgurant du DDT laisse croire au véritable produit miracle. Et pourquoi s’en faire, puisqu’il est sans risque pour l’homme, comme l’affirme ce petit boniment daté de 1946 :

En 1947, Time Magazine pousse le bouchon encore plus loin : le DDT ? C’est bon pour moi !

 

Vraiment sans danger ? On l’espère à voir ces gamins gambader dans un gros nuage d’insecticide. À cette époque, aucun des Ramones n’est encore né, mais ils feront partie d’une génération exposée sans crainte aucune aux bienfaits du DDT :

Si l’éradication complète du paludisme en Europe et en Amérique du Nord doit plus aux mesures d’hygiène du début du XXe siècle et à l’augmentation du niveau de vie, il est vrai qu’ailleurs, au Brésil ou en Égypte, par exemple, ce sont bien les abondantes pulvérisations du pesticide qui vont permettre d’éliminer le fléau. C’est sur l’utilisation du DDT que l’OMS base son programme mondial d’éradication du paludisme, initié en 1955. La campagne est un succès, le taux de mortalité lié au paludisme s’écroule. Mais c’est un succès fragile.

 

le tapage du Printemps silencieux

En 1962, paraît aux États-Unis Printemps silencieux (Silent Spring), ouvrage de la biologiste américaine Rachel Carson, C’est un succès d’édition phénoménal et le début d’une polémique qui va signer le quasi-arrêt de mort du DDT.

Printemps silencieux traite des effets négatifs des pesticides sur l’environnement, et plus particulièrement sur les oiseaux, dont la disparition prive les campagnes de leur chant (d’où le silence du titre). Le livre de Carson fait réellement date. C’est directement ou indirectement dans son sillage que se structure et se développe le mouvement écologiste, qu’est créée l’Agence pour la Protection de l’Environnement (EPA, Environmental Protection Agency) et que les élus américains en arrivent à interdire le DDT en 1972, après de longues palabres au Congrès, devant lequel l’auteure est amenée à témoigner. Les premiers mouvements contre le DDT ont vu le jour à la fin des années 50, mais grâce à la caisse de résonnance de Printemps silencieux, ils changent d’échelle. L’opinion publique est désormais alertée et le DDT sert de catalyseur aux mouvements antichimiques et antipesticides des années 1960, au grand dam d’industriels encore peu préparés à la gestion de crise.

avec des méthodes pareilles, le lobby du pesticide ne va pas tarder à retourner l’opinion contre lui…

 

 

La très forte influence de Printemps silencieux ne pouvait bien sûr que se retourner contre l’ouvrage. Dans la lutte idéologique qui s’organise autour du DDT, le livre de Carson devient un emblème malmené de toutes parts : paré de fausses vertus, affligés de vices inventés. On lui reproche, aujourd’hui encore, d’être le fruit d’une opération de marketing soigneusement élaborée dès avant sa publication et, plus grave, de pratiquer la désinformation en livrant pêle-mêle au public résultats scientifiques (dont certains seront invalidés par la suite, mais c’est là le lot de la science ; faire grief de la qualité de l’ouvrage sur la base de connaissances ultérieures à sa publication procède de la malhonnêteté intellectuelle) ou rapports gouvernementaux et simples témoignages relevant de l’anecdote.

Dans un autre registre, on lui prête également des idées qui n’y figurent pas. Ainsi, Carson ne demande pas l’interdiction ou le retrait total des pesticides, comme le veut la caricature de son propos. Elle plaide pour leur utilisation responsable, y compris pour le DDT, afin de limiter le développement de résistances – une problématique réelle et qui conduit à réduire l’utilisation du DDT bien avant son interdiction. Par ailleurs, ce n’est pas tant l’utilisation de l’insecticide dans la lutte contre le paludisme qui est visée que celle, croissante, qu’en fait l’agriculture, contribuant ainsi à limiter l’efficacité du DDT et partant, celle des campagnes antipaludéennes.

Malgré ses défauts, Printemps silencieux ne campe donc pas sur la position bêtement « écolo-irresponsable » que lui prêtent ses détracteurs. Le livre développe même des idées qui sont toujours d’actualité (voir l’agriculture écologiquement intensive abordée dans le hs #4).

 

 

science de mort

Deux faits sur le paludisme (source OMS) :

  • En 2008, le paludisme a été à l’origine de près d’un million de décès, pour la plupart des enfants africains.
  • Le paludisme est une maladie évitable dont on guérit.

Peut-on pour autant rendre responsable l’interdiction du DDT (dans les pays industrialisés, donc non concernés !) des millions de morts du paludisme en Afrique et ailleurs ? Évidemment non. Logiquement, l’assertion n’a pas de sens, moralement, elle est choquante. Ce genre de rhétorique propesticide et antiécologiste fleurit pourtant encore aujourd’hui un peu partout, jusque dans la prose du techno-médiocre de Michael Crichton dans son roman État d’urgence :

« Depuis l’interdiction, deux millions de personnes par an, principalement des enfants, meurent du paludisme. Cette interdiction a causé plus de cinquante millions de morts inutiles. Interdire le DDT a tué plus de personnes qu’Hitler. »

Carson = Hitler, en résumé. Pourquoi tant de haine ? Et pourquoi cette ambiance aussi délétère autour du DDT ?

pesticides : un peu de douceur dans un monde de brutes

Peut-être est-il mal né, tout simplement. Pur produit de la sérendipité, le DDT a été inventé à la fin du XIXe siècle. Mais c’est un chimiste suisse, Paul Hermann Müller, qui s’est rendu compte de son efficacité. Alors qu’il cherchait à développer un insecticide contre les mites, il s’aperçoit que le DDT tue également les doryphores et dépose un brevet en 1939. Parfaitement neutres, les autorités suisses font connaître la découverte aux Allemands, qui s’en désintéressent (évidemment, un produit qui extermine les doryphores…), et aux Alliés, qui en feront large usage, comme nous l’avons vu. En 1948, Müller reçoit le prix Nobel de médecine « pour sa découverte de la grande efficacité du DDT en tant que poison contre divers arthropodes. »

Voici donc un chimiste nobélisé en médecine. C’est une première. Et un signe inquiétant pour l’autre extrémité du spectre de nos agiDDT, celui de ses farouches adversaires, dont le militantisme, pour stimulant qu’il soit, est tout autant empreint de figures de mort. Écoutons par exemple Jean-Pierre Berlan, agronome et membre du conseil scientifique d’Attac, dans cet entretien à Article 11. Après avoir comparé l’usage des pesticides à celui des drogues dures en raison des effet d’accoutumance et de dépendance qu’il engendre (donnant par là tout à fait raison aux Ramones !), il s’attaque au “projet de mort” porté par les nouvelles formes de pesticides que sont les OGM :

“… l’industrie des pesticides cherche maintenant d’autres formes de pesticides : c’est ainsi qu’elle a inventé les fameux “organismes génétiquement modifiés”. Les OGM, ce sont des plantes pesticides. (…) La logique reste la même, celle de cette industrialisation du vivant menée tambour battant depuis deux siècles. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les firmes produisant les pesticides ont aussi pris le contrôle de l’industrie des semences — donc de la vie. Elles se prétendent “industrielles des sciences de la vie”, pour tromper tout le monde ; mais en réalité elles ne produisent que des produits en -cide (fongicides, insecticides, herbicides…), soit des produits qui tuent. Ce sont donc, en fait, des industries des sciences de la mort. Et elles poursuivent ainsi leur projet mortifère par d’autres moyens, qu’on appelle couramment les OGM.”

 

POP goes the world

Difficile au milieu de discours contradictoires et enfiévrés de faire la part des choses sur le DDT. Essayons d’y voir plus clair.

En 1992, le DDT a été classé avec onze autres pesticides dans la catégorie des POPs lors de la conférence de Rio (avant d’être la cible de la convention de Stockholm du 22 mai 2001 qui vise à les interdire). POP pour Polluants Organiques Persistants, une définition fondée sur quatre critères :

  1. le POP est toxique ;
  2. il s’accumule dans la chaîne alimentaire (ce qui est mesuré par un facteur de bioconcentration) ;
  3. il est persistant dans l’environnement (ce qui est mesuré par la demi-vie, période au-delà de laquelle 50 % du produit s’est dégradé) ;
  4. il voyage sur de longues distances.

 

Le DDT voyage bien : on en a retrouvé dans les neiges de l’Arctique.

Il est sans conteste persistant : sa demi-vie est de 15 ans. Si vous en déversez 50 kg dans votre jardin (admettons que vous êtes facétieux), il vous en restera 25 kg dans 15 ans, 12,5 kg dans 30 ans, etc.

Il est tout à fait bio-cumulatif : parce qu’il se dissout très bien dans la graisse, les animaux qui en absorbent ne parviennent pas à l’éliminer. On en retrouve donc de grandes concentrations chez les animaux du sommet de la chaîne alimentaire (par exemple, nous).

Ces trois premières caractéristiques ne prêtent guère à controverse. Diverses études montre du reste la persistance de traces de DDT dans le corps humain plusieurs décennies après l’arrêt de son utilisation dans les pays industrialisés : ainsi cette étude australienne publiée en septembre 2011, qui révèle sa présence persistante dans le lait maternel, ou cette étude française de l’INVS qui mesure des concentrations de DDT ou de DDE (son métabolite, c’est-à-dire le produit de sa dégradation) plus faibles dans la population française que dans celle de pays voisins, « confirmant ainsi que, du fait de son interdiction, l’exposition au DDT a cessé depuis longtemps en France. »

 

Et alors, c’est grave ? Malheureusement, le critère de la toxicité est lui sujet à de vifs débats et recouvre différentes questions. Parmi ses effets nocifs possibles, l’EPA liste :

  • Probable human carcinogen
  • Damages the liver
  • Temporarily damages the nervous system
  • Reduces reproductive success
  • Can cause liver cancer
  • Damages reproductive system

L’Agence Internationale pour la Recherche sur le Cancer (IARC) classe le DDT dans la catégorie 2B, c’est-à-dire « potentiellement cancérogène pour l’homme » (Possibly carcinogenic to humans)

Faisant fi du principe de précaution, les partisans d’une levée de l’interdiction du DDT tiquent sur tous ces “possible”. Ils ont alors beau jeu de mettre à profit les incertitudes et les contradictions inhérentes aux différentes études médicales sur le sujet, qui échouent (fatalement) à établir un lien direct entre un produit précis et une pathologie multifactorielle. Sur le sujet plus large du lien entre pesticides et cancer, un article de synthèse de 2007 paru dans le Bulletin du Cancer arrive ainsi à cette conclusion ouverte à toutes les interprétations :

« Les données concernant l’association entre cancers et pesticides sont nombreuses mais d’interprétation délicate. »

 

Face à un sujet aussi polémique et confrontée à une urgence sanitaire mondiale bien réelle, l’OMS n’a pas toujours su, on peut le comprendre, sur quel pied danser. Dans un document de 139 pages publié en septembre 2011 sur Dix ans de partenariat et résultats de la lutte contre le paludisme, on est surpris que le DDT soit mentionné en tout et pour tout une seule fois… Une discrétion qui reflète peut-être un léger malaise. D’abord DDT-phile dans la lutte antivectorielle (ie l’écrabouillage des moustiques), l’OMS fut ensuite taxée de céder aux pressions écologistes en prônant une lutte antipaludique ouvertement DDT-phobe. En 2006, elle parut encore tourner casaque et revenir sur 30 ans de bannissement injuste en réévaluant sa politique à l’égard du DDT, déclarant que son utilisation à l’intérieur des habitations était sans danger pour la santé.

Retour à la raison ? C’est une lecture simpliste et partisane, qui oublie qu’en réalité, le DDT n’a jamais été interdit pour la lutte contre le paludisme dans les pays tropicaux. Il y était tout simplement moins efficace en épandages massifs, en raison du cycle de vie permanent des moustiques et du développement parallèle des résistances. La pulvérisation à l’intérieur des habitations ainsi que l’utilisation de moustiquaires imprégnées d’insecticides, les deux formes de lutte antivectorielle préconisées aujourd’hui signifient donc moins un retour en grâce du tout-DDT que la formalisation d’une utilisation circonstanciée et raisonnée… Un peu ce que prônait Carson, donc…

 

Ramones lobotomy

L’interdiction du DDT aux États-Unis dans les années 1970 ne doit pas qu’à la dynamique impulsée par Printemps silencieux. À cette époque, le pygargue à tête blanche, qui se trouvait menacé d’extinction, joua également un rôle significatif. Le quoi ? Le pygargue à tête blanche, ou bald eagle, ce rapace emblématique des États-Unis :

“j’ai encore un pygargue dans la moquette, ramenez-moi du DDT !”

… et par ailleurs emblème des Ramones, utilisé par le groupe à de nombreuses reprises, comme sur l’hilarant single Ramones Aid, ovni de leur discographie sorti en 1986 :

 

Écolos les Ramones ? Pas franchement, même s’ils utilisèrent le thème du DDT dans une autre chanson, I Wanna Be Well. Et même pas politiques du tout, contrairement à ce que voudrait la vulgate punk-rock. La faute à des divergences profondes entre les membres du groupe et notamment entre Joey Ramone, le chanteur, et Johnny Ramone, le guitariste.

Johnny “lobotomy” Ramone

Teenage lobotomy ? Plus qu’au pygargue, c’est à Johnny que devait secrètement penser Joey en entonnant ce morceau. Ultra conservateur, antisémite, opposé à l’avortement et au mariage des gays, membre de la National Rifle Association, fan de Ronald Reagan, son président préféré (!), Johnny Ramone avait effectivement l’air d’avoir subi les dommages collatéraux d’une trop forte exposition au DDT…

 

 

Teenage Lobotomy – written by Joey Ramone, Johnny Ramone, Dee Dee Ramone, Tommy Ramone

 

Lobotomy, lobotomy, lobotomy, lobotomy!
DDT did a job on me
Now I am a real sickie
Guess I’ll have to break the news
That I got no mind to lose
All the girls are in love with me
I’m a teenage lobotomy

 

Slugs and snails are after me
DDT keeps me happy
Now I guess I’ll have to tell ‘em
That I got no cerebellum
Gonna get my Ph.D.
I’m a teenage lobotomy

 

Lobotomy, lobotomy, lobotomy, lobotomy!
DDT did a job on me
Now I am a real sickie
Guess I’ll have to break the news
That I got no mind to lose
All the girls are in love with me
I’m a teenage lobotomy

 

 

 

Lobotomy, lobotomy, lobotomy, lobotomy!
DDT did a job on me
Now I am a real sickie
Guess I’ll have to break the news
That I got no mind to lose
All the girls are in love with me
I’m a teenage lobotomy

Slugs and snails are after me
DDT keeps me happy
Now I guess I’ll have to tell ‘em
That I got no cerebellum
Gonna get my Ph.D.
I’m a teenage lobotomy

Lobotomy, lobotomy, lobotomy, lobotomy!
DDT did a job on me
Now I am a real sickie
Guess I’ll have to break the news
That I got no mind to lose
All the girls are in love with me
I’m a teenage lobotomy

“Teenage Lobotomy” as written by Joey Ramone, Johnny Ramone, Dee Dee Ramone, Tommy Ramone

une vision caricaturale de l’évolution (hs#2 : PEARL JAM, Do the Evolution)

Ralentissons quelque peu le tempo mais pénétrons plus franchement en territoire scientifique pour ce deuxième opus de Headbanging science avec le morceau-programme Do the Evolution, de Pearl Jam.

 

headbanging science,la rubrique musicale des titres qui ont (presque) un rapport avec la science : #2 PEARL JAM – DO THE EVOLUTION

 

Vocalement, on préfèrera une version live, celle de l’album Live on 2 legs, par exemple, où Eddie Vedder, parolier et chanteur du groupe, atteint vraiment des sommets, mais le clip se laisse regarder et véhicule quelques idées assez intéressantes à décrypter.

L’évolution est expédiée dans les 30 premières secondes du clip, grâce à un combo décisif : division cellulaire / poisson / dinosaure / gentil singe – méchant singe / homo sapiens… Et nous voilà aux croisades, prélude à une longue chaîne d’atrocités, plutôt bien mises en cartoon par l’auteur de comics Todd McFarlane (Spawn).

Parmi les commentaires sur le clip glanés ci et là figurait celui-ci : « la quintessence de la représentation de l’évolution ; il résume ce que bien des discours de vulgarisation auraient du mal à faire ressortir en quelques minutes ». Ah bon ?

 

 

Passons sur les images et les raccourcis utilisés pour illustrer l’évolution de la vie. Attardons nous plutôt sur la vision de la nature humaine que véhicule le clip. Elle est a minima très caricaturale si ce n’est totalement obsolète : en substance, la nature humaine est foncièrement mauvaise ; parvenu « au sommet de l’évolution » (I’m ahead, I’m a man,I’m the first mammal to wear pants, yeah, chante Vedder), l’homme s’arroge tous les droits, à commencer par celui d’annihilier son prochain ainsi que toutes les autres espèces.

 

Au vu du clip, difficile de donner tort à cette vision. En ayant à l’esprit qu’elle est purement sociale et politique et, donc, sans grand fondement scientifique.

Dans l’essai Dix mille actes de gentillesse (in Comme les huit doigts de la main), Stephen J. Gould décortique admirablement ce complet décalage entre faits et interprétation sociale, grâce au concept d’asymétrie des conséquences :

« Alors pourquoi la plupart d’entre nous ont-ils l’impression que les gens sont si agressifs et de façon si intrinsèque ? La réponse, je crois, est dans l’asymétrie des conséquences – c’est le côté vraiment tragique de l’expérience humaine. Par malheur, un seul incident violent peut aisément annuler, dans notre perception, dix mille actes de gentillesse, et nous pouvons facilement oublier la prédominance de la gentillesse par rapport à l’agression, en confondant conséquences et fréquence. »

Une fois dissipée l’équivoque, on aura compris que Do the Evolution nous parle moins de science que de projet politique. Vedder déclarait : « Cette chanson s’adresse à tous ceux qui sont ivres de technologie, qui pensent qu’ils sont la forme de vie dominante de cette planète. » Il ajoutait qu’elle était sa chanson préférée sur l’album Yield, « parce qu’elle porte en elle la philosophie dont est issue ce disque ». A savoir, beaucoup d’inspirations anti-tout (guerres, religions, génocides, racisme, misogynie, technologies…), tirées de la lecture du roman Ishmael de Daniel Quinn.

Daniel Quinn est un écrivain, éco-philosophe et futurologue (sic) américain qui a inspiré les mouvements d’anarchisme vert et d’anarcho primitivisme, mouvements (je m’autorise à les confondre, ils en seraient certainement furieux) qui, partant du principe que la terre ne peut pas nourrir six milliards d’habitants (Quinn est sur cette ligne), en arrivent à prôner le rejet de la domestication de l’environnement (agriculture et élevage), le rejet de la science moderne et mécaniste, la critique de la technologie (ce qui va probablement au-delà de la pensée de Quinn)…

Face à ces dérives idéologiques, on pourra rappeler deux choses :

  • Qu’il n’existe pas de séparation entre technologie et vie « naturelle » : la vie « naturelle » est indissociable de l’acte de modifier son environnement, caractéristique de l’espèce humaine comme du castor
  • Que la gentillesse et la violence font toutes deux partie de notre nature, pour reprendre Gould. Mais que la première est plus fréquente que la première : « la stabilité sociale règne presque tout le temps et doit nécessairement être fondée sur l’écrasante prédominance (bien que tragiquement non reconnue) des actes de bienveillance, ce qui veut dire que ce dernier comportement est donc notre attitude préférée la plus habituelle, presque tout le temps. »

Lorsque l’on googlise « Eddie Vedder » et « Charles Darwin » (ce qui n’arrive quand même pas souvent), on ne trouve qu’un point commun entre les deux hommes : tous deux font prétendument partie des célébrités végétariennes !

Sauf que c’est faux dans le cas de Darwin. Décidément, Do the Evolution n’a donc qu’un rapport très lointain avec l’évolution…

Mais peu importe, c’est une putain de bonne chanson, qui a réussi l’exploit en son temps d’intégrer les charts américains et canadiens alors qu’elle n’était même pas sortie en single !

Les lyrics

Do the Evolution

Woo..

I’m ahead, I’m a man
I’m the first mammal to wear pants, yeah
I’m at peace with my lust
I can kill ’cause in God I trust, yeah
It’s evolution, baby

I’m at piece, I’m the man
Buying stocks on the day of the crash
On the loose, I’m a truck
All the rolling hills, I’ll flatten ‘em out, yeah
It’s herd behavior, uh huh
It’s evolution, baby

Admire me, admire my home
Admire my son, he’s my clone
Yeah, yeah, yeah, yeah
This land is mine, this land is free
I’ll do what I want but irresponsibly
It’s evolution, baby

I’m a thief, I’m a liar
There’s my church, I sing in the choir:
(hallelujah, hallelujah)

Admire me, admire my home
Admire my son, admire my clones
‘Cause we know, appetite for a nightly feast
Those ignorant Indians got nothin’ on me
Nothin’, why?
Because… it’s evolution, baby!

I am ahead, I am advanced
I am the first mammal to make plans, yeah
I crawled the earth, but now I’m higher
2010, watch it go to fire
It’s evolution, baby
Do the evolution
Come on, come on, come on

Lyrics : Eddie Vedder / Music : Stone Gossard

Do the evolution with Pearl Jam