livres de sciences: les prix du bLoug 2012

C’est l’heure du bilan 2012 de la rubrique littéraire du bLoug : de la science racontée de différentes façons, parfois brillamment, parfois beaucoup moins ; lu pour vous en toute partialité :

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Prix spéciaux

Prix du bronzage intelligent : Il était une fois… les Romains en Languedoc, Georges Mattia (Errance, 250 p., 27, 00 €). Une collection de chronique archéologiques, initialement publiées dans le Midi Libre, à déguster sur la plage avant quelques huîtres (qui n’étaient  pas du tout les mêmes du temps des Romains) et un petit blanc.

Prix du livre dont j’ai vraiment beaucoup aimé dire du bien, peut-être parce qu’il réveille un vieux désir d’aventure : Au-delà d’un naufrage – Les survivants de l’expédition Lapérouse, Jean-Christophe Galipaud, Valérie Jauneau (Errance, 288 p., 30, 00 €). Un ouvrage en forme de jeu de piste sur les traces historiques et archéologiques des survivants de l’expédition Lapérouse ; un peu foutraque mais vraiment dépaysant. (critique complète)

Prix du bizutage militant : Darwinisme et Marxisme, Anton Pannekoek et Patrick Tort (Arkhê, 256 p., 19,90 €). Mon entrée dans le monde de la chronique littéraire scientifique : rugueux quand même. (critique complète)

 

Prix scientifiques

Prix du premier ouvrage : Histoire des dinosaures, Ronan Allain (Perrin, 228 p., 19,90 €) Il m’a dit que ça avait été une tannée à écrire, mais on l’encourage à recommencer, non ? Attention, pour une fois, le titre veut dire quelque chose : il s’agit bien d’une Histoire des dinosaures, pas simplement d’un énième livre sur les dinosaures.

Palme de silex : La Préhistoire du cinéma – Origines paléolithiques de la narration graphique et du cinématographe, Marc Azéma (Errance, 293 p., 39, 60 €). Il a bougé le lion là ? Mais, non t’es con, c’est la flamme de ta torche sur la paroi de la grotte. Ah… ça me donne une idée… Beau, didactique et avec 1 DVD (critique complète)

Prix de la modestie : Pourquoi je n’ai pas inventé la roue, et autres surprises de la sélection naturelle, Michel Raymond, (Odile Jacob, 206 p., 20,90 €). Michel Raymond a toujours pas mal de choses à raconter ; tiens, par exemple, ici, ça parle beaucoup de biomimétique, et c’est à l’honneur en ce moment avec l’expo Vinci. (critique complète)

Médaille 30 millions d’amis : Kamala, une louve dans la famille, Pierre Jouventin (Flammarion, 343 p., 21,00 €). Parce qu’un écologue et éthologue suffisamment timbré pour vivre avec un loup dans sa maison en arrive à vous donner des idées sur un sujet d’archéozoologie bigrement discuté : le process de domestication du chien.

Prix du livre dont la réponse est non : Un crapaud peut-il détecter un séisme ? 90 clés pour comprendre les séismes et tsunamis, Louis Géli, Hélène Géli (Quae, 173 p., 21,00 €). Reste que 5 jours avant le tremblement de terre de L’Aquila (2009), ils ont déserté les lieux ; ça prouve au moins qu’il est plus facile d’être crapaud qu’expert scientifique en Italie.

Prix du titre le plus poétique : Le bitume dans l’Antiquité,  Jacques Connan (Errance, 272 p., 35,00€). Tout est dit.

 

Prix citoyens

Prix du livre suisse utile : Manifeste pour les grands singes, Christophe Boesch, Emmanuelle Grundmann, Blaise Mulhauser (PPUR, 143 p., 15, 00 €). En réalité, ça parle surtout de forêt et de biodiversité, mais ça vous fera réfléchir à deux trois choses avant d’acheter vos meubles de jardin. Obligatoire.

 

Prix de l’effroi : Créationnismes, mirages et contrevérités, Cédric Grimoult (CNRS Éditions, 221 p., 20,00 €), pour cette citation : « les créationnistes ont déjà gagné lorsqu’ils réclament que l’on évoque leur opinion dans les cours de biologie, dans la mesure où, même dans notre pays, il n’est plus guère possible d’enseigner la théorie de l’évolution sans être assailli de questions au sujet des objections religieuses. » Le pire, c’est qu’il a raison.

Prix du livre qui a une drôle d’odeur, quand même : L’inavouable histoire du pétrole – Le secret des 7 sœurs, Frédéric Tonolli (La Martinière, 256 p., 30,00 €). Documentariste, Frédéric Tonolli fait les dessous de tapis de la géopolitique et ça sent l’hydrocarbure partout ; on a beau le savoir, on ne le sait jamais vraiment assez.

Prix du mal de mer : Capitaine Paul Watson, Entretien avec un pirate, Lamya Essemlali, Paul Watson (Glénat, 283 p., 22,00 €). Certes, c’est une hagiographie, et la misanthropie du personnage peut heurter. Mais les océans en ont besoin (et c’est un copain de Gojira).

 

Special bargain

Prix du livre que j’ai aimé déchirer au Monoprix jusqu’à ce qu’ils le retirent des rayons : je ne vous le dirai pas mais ça a été « écrit » par deux frères.

Prix de l’attachée de presse la plus zélée : Tous cobayes ! OGM, pesticides, produits chimiques, Gilles-Éric Séralini. (Flammarion, 255 p., 19,90 €). Plus rapide que La Redoute. Tiens donc ?

Prix de l’erreur de casting : Changer le comportement de votre chien en 7 jours – Hyperactivité, agressivité, peurs…, Joël Dehasse (Odile Jacob, 245 p., 21, 00 €). Je n’ai pas de chien.

Prix du fail de traduction : Une introduction à l’évolution, Carl Zimmer (De Boek, 450 p., 47,00 €). Avec des “platypus à bec de canard” dedans. Et quel titre ! (critique complète).

 

Une introduction (saccagée) à l’évolution (Carl Zimmer – insane lectures #10)

Que donne Une introduction à l’évolution du fameux Carl Zimmer ? En français, pas grand chose: des serpents à fourrure, des sapiens vieux de 20000 ans et une bonne indigestion qui fait verdir ce pauvre Darwin.

(insane lectures #10)

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Carl Zimmer fait partie des science writers qui comptent : il écrit sur la biologie et l’évolution pour de nombreux supports et tient un blog réputé, The Loom, hébergé par Discover, ainsi qu’un site qui a le bon goût de vous accueillir avec Megaloceros giganteus. Il est aussi auteur à succès d’ouvrages de vulgarisation dans une veine un peu catchy (les tatouages & la science, les parasites…).

Introduction à l’évolution : Ce merveilleux bricolage, paru chez De Boeck en mars 2012, est d’une autre trempe. Publié dans sa langue d’origine en 2010, c’est, comme son titre français l’indique, une introduction au cadre conceptuel de l’évolution. Soit, plus qu’un exposé historique de la naissance et de la diffusion de la théorie, dont regorgent déjà les librairies, une présentation abordable de ses principes essentiels et de ses grands mécanismes, illustrée par les études les plus récentes.

Inutile de dire que le programme est alléchant. Malheureusement, le résultat escompté n’est pas là – et ce pour deux catégories de raisons.

Commençons par les quelques défauts imputables à Carl Zimmer.

Son exposé historique de la théorie de l’évolution est faiblard (avec une mise en valeur incongrue de Wallace, et Malthus (encore et toujours) cité comme seule référence intellectuelle de Darwin, ce qui est pour le moins réducteur…), tout comme l’est celui de l’histoire de notre lignée. Carl Zimmer est heureusement bien plus à l’aise sur son domaine de prédilection, la biologie.

Pour ce qui est de la forme, il y a quelques bons trucs de vulgarisation, dont cette excellente idée de consacrer les débuts de chapitres au travail d’un chercheur spécifique, pas forcément connu, censé illustrer et servir de (mince) fil conducteur à la thématique du chapitre. Voilà un peu de chaleur dans un exposé par ailleurs assez froid.

Si le registre de langue convient à l’entreprise de vulgarisation, on peut tout de même lui reprocher l’abus de certaines facilités (« les tétrapodes étaient des animaux relativement informes » nous renseigne assez mal de leur aspect) et de faire un peu trop de la Nature un sujet (la plante fait ceci, l’animal fait cela pour évoluer).

Enfin, il est difficile de captiver le lecteur sur la durée avec des exemples souvent centrés sur des bactéries,  guêpes et autres lézards exotiques auxquels nous ne sommes même pas présentés (l’euplecte veuve-noire est un oiseau, figurez-vous).

 

Passons maintenant à ce qui ne doit rien à l’auteur.

L’éditeur, d’abord : De Boek, maison tournée vers l’enseignement, de la maternelle au secondaire, vers qui le lecteur amateur de vulgarisation se tournera d’autant moins spontanément qu’elle lui inflige en immonde couverture un Darwin verdâtre qui n’arrange pas les affaires d’un format qui tient déjà du manuel indigeste. Comparez avec la superbe (et intelligente) couverture originale :

On pourra également conseiller aux équipes éditoriales de prêter un peu plus d’attention aux textes qu’ils corrigent. Certaines coquilles ne prêtent pas à conséquence (l’année de publication de la théorie des équilibres ponctués par Gould et Elredge) ou peuvent faire sourire (le botaniste Hoover fait référence à J. Edgar ou à la marque d’aspirateur ? [il faut lire Hooker (1817 - 1911), l’ami cher de Darwin, qui fut en première ligne lors du débat d’Oxford]. D’autres sont plus fâcheuses, comme ces plus vieux fossiles de sapiens datés de 20 000 ans [il manque un 0]) en plein dans un résumé de chapitre.

Le titre, maintenant. Introduction à l’évolution… Whaou ! Non ? Heureusement que la bien peu originale référence à François Jacob du sous-titre, Ce merveilleux bricolage, relève légèrement le niveau.

Le titre anglais avait quand même une autre classe : The Tangled Bank: An Introduction to Evolution. Seulement voilà, The Tangled Bank, expression qui figure au tout début du dernier paragraphe de L’Origine des espèces, était presque impossible à traduire en français selon le traducteur.

C’est en partie vrai. Google traduit gaillardement en La Banque Tangled. L’extrait de L’Origine des espèces en frontispice, tiré du texte établi par Daniel Becquemont à partir de la traduction d’Edmond Barbier (Garnier-Flammarion, 1993) propose rivage luxuriant, ce qui, il est vrai, convient mieux à un catalogue d’agence de voyages. Quant à la nouvelle traduction d’Aurélien Berra (sous la direction scientifique de Patrick Tort et linguistique de Michel Prum, sortie chez Slatkine et chez Champion, malheureusement toujours ignorée des éditeurs ou des auteurs), son talus enchevêtré renvoie plus à une fiche de mission de la DDE.

Soit, passons, sur le titre. Hélas, c’est l’ensemble de la traduction qui semble desservir l’ouvrage de Zimmer.


Le traducteur, Bernard Swynghedauw, est Docteur en Médecine et travaille au Centre Cardiovasculaire de l’Hôpital Lariboisière. Déjà, il aurait pu traduire son propre nom. Par ailleurs, il n’est pas certain qu’il ait offert le pédigrée idéal pour ce type d’ouvrage. Voici pourquoi.

Assez souvent, le texte a tout du « traduidu », soit une traduction mot-à-mot relativement correcte, mais ne faisant aucun cas des contextes d’émission et de réception (style de l’auteur, public visé).

On lit ainsi ce type de phrases : « Les singes les plus proches, maintenant disparus, appartiennent au groupe des hominidés. » Voilà qui a le don de me plonger dans des abîmes de perplexité : fondamentalement, cela ne semble pas faux, mais, d’un autre côté, ça ne veut rien dire non plus…

On déniche également bon nombre de mots sonnant bizarrement, qui ont tout l’air d’anglicismes mal maîtrisés : des arbres « évolutionnistes » (pour « evolutionary tree », je suppose), prokaryotes (au lieu de procaryote), Triassique au lieu de Trias, ou encore le platypus à bec de canard (ouais, l’ornithorynque, quoi).

Par moment, cela confine vraiment au ridicule (à moins que des spécialistes aient l’amabilité de me contredire) : ainsi apprend-on des choses sur les « motifs de pelage éclatants des  serpents » ou  les doigts recouverts de plumes d’Acanthostega (un genre de tétrapode fossile, qui, sauf erreur, vivait dans l’eau…). On est également heureux d’apprendre que « les jeunes marsupiaux naissent en vie » (le sont-ils encore au moment de mourir ?), on partage volontiers l’émotion de Dart lorsqu’il « identifia le crâne d’un enfant avec des yeux regardant droit devant » (l’enfant de Taung, soit Australopithecus africanus) ou l’effroi du petit monde des paléontologues lorsqu’il fut « électrifié » par je ne sais plus quelle découverte.

Pinaillage ? Voire. À force de paragraphes conjuguant lourdeurs et bévues, on en vient à se méfier de tout ce que raconte l’auteur et à souhaiter que se conclue rapidement cette Introduction à l’évolution, qui s’avère bel et bien être un « talus enchevêtré ».

Pourquoi je n’ai pas inventé la roue (Michel Raymond)(insane lectures #7)

 

La sélection naturelle en roue libre

(insane lectures #7)

 

Une indispensable clé de compréhension du vivant mise à portée de tous.

Richard III ne propose pas de troquer son royaume pour un cheval complètement par hasard. Quoique ignorant des principes de l’évolution et de la sélection naturelle, le personnage de Shakespeare sait intuitivement que la roue ne procure aucun avantage en l’absence de route : les jambes d’un cheval seront bien plus efficaces pour aller loin et vite que n’importe quel carrosse. Ce qui explique, problèmes physiologiques mis à part, que la roue n’ait pas été sélectionnée dans le règne animal – bien que son principe soit à portée des bactéries du genre Rhizobium, du fait de leur petite taille.

À travers cet exemple et mille autres surprises de la sélection naturelle, Michel Raymond, de l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier, entend résorber le décalage entre l’intérêt du public pour l’évolution et sa connaissance vague du mécanisme de la sélection naturelle, en lui faisant découvrir ce qu’est une adaptation et comment elle se construit.

Bref, alerte et aisément accessible, Pourquoi je n’ai pas inventé la roue choisit de multiplier les cas concrets plutôt que de s’appesantir en démonstrations. Quelques-uns tiennent du point de passage obligé : l’exemple canonique de la phalène du bouleau, l’apparition d’organes complexes comme l’œil, ou encore la sempiternelle métaphore de l’horloge. L’auteur évite toutefois le piège de la redite en nous emmenant sur des terrains moins souvent vulgarisés. On apprendra ainsi beaucoup de choses sur la latéralité chez les poissons, la résistance aux insecticides des moustiques dans le sud de la France ou encore la façon dont la migration empêche l’apparition de résistances aux rayons ionisants et entrave ainsi l’adaptation des hirondelles de Tchernobyl.

 

Réponse aux créationnismes

À toute bonne idée humaine, on a beau jeu de trouver un précédent dans le monde animal. Le chapitre consacré aux applications de la sélection naturelle en ingénierie regorge lui aussi d’exemples. Vous saviez sans doute que l’on envie la solidité à toute épreuve du fil de l’araignée, mais aviez-vous entendu parler de la structure en mille-feuilles de la coquille de l’ormeau ? Ou de la morphologie anti-UV des pétales de l’edelweiss ? Ces solutions ingénieuses élaborées par la nature sont non seulement imitées par les ingénieurs (c’est le biomimétisme), mais les mécanismes mêmes de la sélection naturelle sont eux aussi copiés, grâce à l’informatique, pour faire émerger des solutions à des problèmes qui échappent aux méthodes classiques.

C’est que la recette de la sélection naturelle est finalement assez simple : variation, transmission et reproduction différentielle. L’ouvrage, qui se défend d’être un traité sur l’évolution, s’en tient à ces trois ingrédients et laisse de côté tout le reste. Y compris Charles Darwin et la réception de ses idées. Une impasse somme toute cohérente avec l’objet du livre : montrer la sélection naturelle à l’oeuvre en évacuant les difficultés de la théorie et les aspérités polémiques – le livre peut toutefois aussi être lu comme une réponse implicite aux créationnismes, dont les arguments sont balayés au fil des pages par une avalanche de faits.

C’est particulièrement vrai pour le dernier chapitre, consacré à l’homme. Michel Raymond y évoque différentes pistes illustrant que l’animal que nous sommes subit lui aussi les effets de la sélection, et que les phénomènes culturels que sont la politique, la morale ou la religion sont susceptibles de nous conférer un avantage reproductif.

Si l’ouvrage se destine préférentiellement à un public néophyte, il faut souligner qu’il ne cède rien aux exigences de rigueur, et les notes détaillées et références scientifiques les plus récentes complétant le texte retiendront l’intérêt des lecteurs plus aguerris en sciences de l’évolution.

Michel Raymond, Pourquoi je n’ai pas inventé la roue, et autres surprises de la sélection naturelle, Odile Jacob, 206 p., 20,90 €

 

Michel Raymond est directeur de recherche au CNRS, et dirige une équipe de recherche en Biologie Evolutive Humaine à l’Institut des Sciences de l’Évolution de Montpellier. Il présente ses ouvrages sur son site cromagnontoimememe.fr.

Article publié le 14 Avril 2012 dans Le Monde, cahier sciences et techno.

 

un loup qui a du chien (hs#17: RED FANG, Prehistoric Dog)

Le headbanging science du bLoug a beau avoir l’air d’un joli bazar musical et scientifique, il présente tout de même une certaine cohérence. Après avoir évoqué les loups mutants, quoi de plus logique que de s’intéresser [thanks to wolfmalheur] au chien préhistorique de Red Fang, combo stoner de Portland, aperçu en janvier en guest de Mastodon au Bataclan.

Dans le clip régressif de Prehistoric Dog, qui moque joyeusement les rôlistes en costume (« Hey Gandalf, Nice Dress ! »), aucune trace de chien. Le final directement tiré du Sacré Graal des Monty Python vaut tout de même le coup d’oeil :

Autant dire que les paroles ne permettent pas d’en apprendre beaucoup plus sur le chien préhistorique, bien que les gars de Red Fang aient l’air d’être intéressés par la paléo, comme en témoigne le Smilodon fatalis qui leur sert de mascotte. Dans leur esprit, en tout cas, le toutou d’antan était une sale bête prête à en découdre avec l’homme, un peu comme le loup qui illustrait leur premier EP

Il y a au moins une intuition juste dans tout cela, ce n’est pas dans la bergerie qu’est entré le loup, mais bien dans le chenil.

L’origine du chien constituait autrefois un grand débat impossible à trancher. Le chien (Canis lupus familiaris) descendait-il du loup, du chacal ou d’un autre ancêtre disparu ? Charles Darwin le croyait issu d’un croisement entre loup, coyote et chacal. Actuellement, et en dépit du prurit de théories iconoclastes qui prétendent l’inverse, les données génétiques et morphologiques font consensus : le chien a un unique ancêtre, le loup, plus précisément le loup gris commun (Canis lupus lupus). Autre certitude, c’est la première espèce animale domestiquée par l’homme.

Au-delà de ça, de nombreuses questions restent sans réponse ; mais de nouvelles découvertes ne cessent d’être annoncées…
 

Quel âge a le plus vieil ami de l’homme ?

L’ancienneté de cette domestication fait encore débat, mais peut-être plus pour longtemps.

Entre 18000 et 10000 ans, on connaît des chiens préhistoriques sur tout le continent eurasiatique : en Europe de l’Ouest, en Europe du Sud, au Proche-Orient, dans les plaines de Russie et jusqu’au Kamtchatka.

Mais différents crânes étudiés récemment font reculer très loin les premières domestications de loups, bien avant le Dernier Maximum Glaciaire qui eut lieu entre 26 000 et 19 000 ans.

La première surprise est venue du crâne de Goyet (Belgique), mis au jour au XIXe siècle et qui n’avait jamais été daté. Les analyses morphologiques menées par Mietje Germonpré (Institut royal des sciences naturelles de Bruxelles) ont montré qu’il s’agissait bien d’un chien: crâne et museau plus courts, palais et boîte crânienne plus larges [étude téléchargeable ici]. La datation effectuée en 2009 a livré un âge très inattendu : 32 000 ans !

A: crâne de Goyet B: crâne de chien C: crâne de loup.

 Une sacré différence avec les 14 000 ans sur lesquels on s’accordait jusqu’alors…

Ce qui a poussé la chercheuse belge à s’intéresser aux travaux de son collègue Mikhail V. Sablin (Zoological Institute of Saint-Petersburg), qui disposait de nombreux matériels, dont des crânes complets, grâce aux fouilles du site tchèque de Předmostí. Résultat des courses, des crânes de chiens vieux de 29 000 ans, dont un trouvé avec un os de mammouth coincé dans la mâchoire. Un dépôt post mortem qui révèle un acte symbolique fort d’un maître envers son chien (rite funéraire attesté également par la présence de perforations au sommet du crâne).

Crâne de chien daté de 26 000 ans, trouvé à Předmostí (République Tchèque). L’os de mammouth glissé entre ses dents signale un rite funéraire.

 La troisième découverte vient d’une étude russe, indépendante de deux premières. Elle fait état d’un crâne de chien daté de 33 000 ans, trouvé dans les monts Altai en Sibérie, qui confirme la présence de chiens, à différents endroits en Europe, quelques millénaires à peine après l’arrivée de l’homme moderne.

Crâne de chien trouvé dans la grotte de Razboinichya en Sibérie.

Cette accumulation de découvertes semble convaincre les chercheurs les plus sceptiques, qui pointaient jusque ici, à raison, notre mauvaise connaissance de la diversité morphologique passée des loups : il convient de rester prudent avec ces « chiens » très anciens qui pourraient n’être que des morphotypes particuliers de loups.

 

Comment transformer un loup en chien ?

La soumission complète des animaux, indiquait Darwin dans La variation des animaux et des plantes à l’état domestique (chap XXVIII), dépend généralement de leurs habitudes sociales, et de leur acceptation de l’homme comme chef de troupeau ou de famille.

Canidé social par excellence, le loup suit le chef de meute. Mais comment et pourquoi l’homme est parvenu à prendre cette place est encore un sujet de débat.

Une première hypothèse stipule que la domestication a commencé lorsque l’homme s’est emparé volontairement de louveteaux avant qu’ils ouvrent les yeux et a ensuite pu mener leur apprentissage avant la fin de la fenêtre de socialisation, période durant laquelle se figent les réactions sociales des canidés. L’écologue Pierre Jouventin a raconté dans un extraordinaire témoignage, Kamala, une louve dans la famille (Flammarion), comment il est parvenu à vivre en appartement avec une louve “parfaitement” domestiquée, en procédant de cette façon. Si l’ouvrage sort parfois du domaine de la science, l’expérience, elle, contredit toutes les assertions qui font du loup un animal non domesticable. Par ailleurs, il existe de bonnes raisons pour que l’homme ait voulu tenter cette domestication : les instincts de chasseur du loup, sa fourrure, ses dents qui peuvent servir d’ornement… Mais aussi, comme le pense Mietje Germonpré, sa force , qui pouvait être utilisée pour le port de charges, par exemple au retour de la chasse. La silhouette des premiers chiens, plus trapue, plaide pour cette utilisation contre-intuitive ; des travaux complémentaires sur les contraintes subies par les ossements sont en cours pour valider cette thèse.

c’est prouvé, le loup prend autant de place que le chien sur le lit devant la télé

La deuxième hypothèse prétend, elle, que le loup est venu à l’homme est s’est ainsi domestiqué lui-même, sous l’effet de la sélection naturelle. Un scénario qui vaut effectivement pour le chat, qui a suivi l’apparition des souris domestiques avec les premiers stocks de nourriture, sans que l’homme intervienne autrement qu’en éliminant les animaux les plus agressifs, mais qui trouve ses limites avec le chien. Déjà peu probable en soi, lorsqu’on connaît la prudence innée du loup, il suppose en outre la sédentarisation et semble donc aujourd’hui totalement invalidé par les dates de domestication anciennes : l’homme était alors et pour encore longtemps nomade.

Il reste beaucoup à apprendre sur la domestication du chien. De premières données paléogénétiques devraient bientôt être disponibles. L’analyse de l’ADN du crâne de Goyet est également en cours, aux États-Unis. Elle permettra de trancher définitivement sur l’identité de ce canidé préhistorique, mais aussi de savoir si ces premières expériences de domestication ont donné des lignées de chiens préhistoriques qui ont perduré ou si elles se sont interrompues.

Des analyses isotopiques doivent enfin livrer des indices sur le régime alimentaire du Prehistoric Dog : se pétait-il la gueule à la bière, comme Red Fang ?

 

Red Fang – Prehistoric Dog lyrics

Dogs that howl from outer space

Come to Earth to lay to waste

With fang and claw to shred your face

They will erase the human race

Time to kiss your ass goodbye

Prehistoric dogs of war

Pack of wolves is at your door

Their will to kill will fill the pits of hell

Blood is spilled and none too soon

Looking down from cratered moon

They see us flee we need to break the spell

Dogs that howl from outer space

Come to Earth to lay to waste

With fang and claw to shred your face

They will erase the human race

Time to kiss your ass goodbye

Our lives are long

But our flesh is gone

It may be wrong

God bless godlessness

We’re walking tall

If we walk at all

We’re living like a

Prehistoric dog

 

http://www.redfang.net/