Ugandapithecus est un crâneur

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Lundi 19 septembre 2011, amphithéâtre de la Galerie de Paléontologie et d’Anatomie Comparée du Muséum national d’Histoire naturelle. Le bLoug est peu confortablement installé sur un vénérable banc de bois craquant au moindre mouvement afin d’assister à l’exhibition d’un crâne. Pas n’importe lequel. Celui de Ugandapithecus major. Ce singe fossile du Miocène daté de 20 millions d’années a été mis au jour en Ouganda par Brigitte Senut (Muséum national d’Histoire naturelle) et Martin Pickford (Collège de France), les éminents parents d’Orrorin. La découverte est intéressante car les fossiles de grands singes de cette époque sont rares et que l’on ne disposait jusqu’alors d’aucun crâne…. Mais vaut-elle l’avalanche de flashs que nous allons maintenant décrypter ?

Derrière moi, deux chercheurs, probablement paléontologues, se livrent à un gentil torpillage du petit exercice de communication bien maitrisée qui se profile et qui a permis de copieusement remplir l’amphithéâtre dans lequel nous sommes. Cette présentation fait polémique, explique le premier à son collègue : elle ne repose sur aucune publication scientifique (le crâne a été mis au jour il y a à peine deux mois, le 18 juillet 2011 ; l’espèce, elle, a déjà été décrite en 2000 !), il n’y a pas de quoi justifier la tenue de cette conférence. Il reconnaît toutefois que la pièce est exceptionnelle… parce qu’on touche aux primates et qu’on tient un crâne. Amusé par la meute de photographes qui s’acharne pendant 15 mn à mitrailler Ugandapithecus sous toutes les coutures, le second (qui semble connaître le site d’Angeac) fait mine de lancer : « j’ai des trucs plus beaux que ça, vous voulez que je vous sorte un gros os de dinosaure ? »

sous la couche de paparazzi, un crâne d’Ugandapithecus a été mis au jour

Le ballet des flashs est à peine interrompu par le vacarme d’une dame qui s’étale de tout son long en entrant dans l’amphithéâtre. Peut-être attiré par de possibles os brisés, Yves Coppens fait son entrée et prend place, heureusement plus discrètement, et l’intervention de Brigitte Senut et Martin Pickford peut commencer.

Science chaude ou soirée diapos ?

Basée sur de petites vidéos personnelles, la présentation des deux paléontologues a le mérite de faire toucher du doigt la réalité et la difficulté de leur travail in situ (enseignement annexe rassurant, elle nous révèle qu’en Ouganda aussi, ils ont eu un été pourri). Incontestablement, nous sommes dans la science en train de se faire… C’est un témoignage intéressant. Mais qui donne finalement un peu l’impression d’assister à la soirée diapo de tata Brigitte et tonton Martin revenus d’un safari. On ne peut s’empêcher de se demander si cela vaut bien le déplacement. D’ailleurs, le crâne d’Ugandapithecus est surtout là pour les photographes ; dans la salle, on n’a pas l’occasion de bien le voir, les chercheurs ne nous le montrent pas véritablement et centrent une bonne partie de leurs commentaires sur les conditions de la découverte plutôt que sur son sens.

Ugandapithecus vu de dessous ; le crâne est moins complet que ce que l’annonce de sa découverte laissait espérer

Dans l’ouvrage de Brigitte Senut Et le singe se mit debout (Albin Michel, 2008), Ugandapithecus occupait à peine deux pages (p 131/132). Suffisant pour l’auteur pour mentionner l’existence de cette nouvelle espèce, attestée par des dents et une tête fémorale, pièces venant compléter celles découvertes dans les années 1960 par Bill Bishop mais alors attribuée au genre Proconsul. Une querelle en vue pour les spécialistes des primates du Miocène, donc, mais rien de franchement excitant pour le grand public

A vingt millions d’années, si t’as pas de crâne t’a raté ta fossilisation

Avec la découverte d’un crâne, cela va-t-il changer ? Cela n’aurait rien d’étonnant et Senut et Pickford en sont plus conscients que quiconque : parents du « fossile du millénaire » (Orrorin tugenensis) leur découverte avait été bien vite surclassée par celle de Toumaï, qui avait le gros avantage médiatique d’être attesté par un crâne… Peut-être est-ce là la raison profonde de cette tournée médiatique entamée en août 2011, à peine le crâne débarrassé de ses sédiments.

A Paris, on aura certainement voulu faire les choses bien – même Mme l’Ambassadrice de l’Ouganda est là, qui se fend d’un petit speech. Yves Coppens, le patriarche, veille au grain. Alors que le soufflé semble retomber platement, Ugandapithecus peinant à déclencher plus de trois questions pertinentes, il s’empare du micro « parce qu’il connaît bien Brigitte »… Et loue les mérites des deux découvreurs, des gens sérieux, « qui bossent dur »  (pas les autres ?) et qui publient (mmmh… voir le début de l’article). On se demande comment se genre d’ « hommage », quand on a soi-même des cheveux blancs, peut être ressenti.

Peu importe, Coppens, est passé à Mme l’Ambassadrice de l’Ouganda, pays dans lequel il n’a jamais travaillé… Grâce à son intervention, on s’est souvenu qu’il s’agit d’une « très belle découverte », qu’il convient de saluer, même si on ne sait pas trop encore pourquoi. Ou ce qu’il y a de nouveau, par rapport à l’annonce faite début août. Comme le dit Brigitte Senut elle-même, les grands singes, au Miocène, ce n’est pas ce qui manque ; il y a pléthore d’espèces à cette période, y compris sur les sites de Napak où a été trouvé Ugandapithecus. Seulement aucune n’avait eu la bonne idée de livrer un crâne fossile jusqu’à présent.

La presse en parle… ou pas

Quel va être l’écho de la découverte de ce crâne ? Balayons les premières reprises de la nouvelle. Quelques sites se sont contentés de retranscrire le communiqué de presse, ce avant même qu’ait lieu la conférence au Muséum du 19 septembre 2011, comme l’a fait MaxiSciences. Encore plus amusant, ce site avait déjà annoncé la découverte début août 2011 (en recopiant aussi un communiqué) mais ne relie aujourd’hui même pas ses deux « copier-coller », comme si les deux annonces concernaient deux fossiles différents ! Quelques heures après l’exercice de communication de Brigitte Senut et Martin Pickford, Sciences et avenir y va sur son site d’un article au titre un peu rapide en besogne (Un très vieux singe découvert en Ouganda) puisqu’il fait allègrement l’impasse sur le fait que l’espèce a été décrite voici 11 ans maintenant…. Troisième séquelle, dans la presse en ligne généraliste cette fois : France Soir relate la nouvelle ce matin-même, 20 septembre 2011, à grands coups de points d’exclamation… tout en relativisant fort à propos et plutôt honnêtement : la découverte est « précieuse mais pas révolutionnaire« ….

Et si la frime d’Ugandapithecus faisait flop, finalement ?

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