un étrange air de famille

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Aussi loin que les sources écrites nous permettent de remonter, l’ambivalence a toujours imprégné la relation entre l’homme et les singes, au moins dans la culture occidentale. Présente très tôt, dès l’Antiquité, elle demeure très longtemps nourrie de fantasmes et d’approximations.

le mime grotesque du singe antique

« Laids, lâches, vantards, flatteurs. Rien d’équivalent chez les anciens au proverbe malin comme un singe. »[1] Cette sentence de François Lissarague, auteur du chapitre intitulé « L’homme, le singe, le satyre » dans un ouvrage collectif dédié à l’animal dans l’Antiquité, dit bien la place peu enviable du singe dans notre culture. Le jugement que les anciens portent sur lui est déjà négatif, les descriptions péjoratives. Par essence, le singe est grotesque. Il est également laid. On ne cesse pourtant de souligner son caractère mimétique, sa propension à faire sa toilette, s’habiller, à s’enivrer… Autant de traits humains. Mais ne nous y trompons pas, il s’agit bien d’une copie de l’homme par l’animal, non d’une identité de l’animal à l’homme. Il reste une distance au sein de la ressemblance. C’est celle du grotesque, celle qui attire la moquerie. Au second siècle de notre ère, Pline l’Ancien et Galien enfoncent le clou sur l’essence ridicule du singe, piètre copie de l’homme non seulement par ces actes : « les espèces qui ont une queue sont même connues pour jouer aux dames »[2] mais encore dans son être tout entier : « Le corps entier du singe est une imitation ridicule de l’homme »[3]

Tweeter

La laideur du singe et sa position par rapport à l’homme font une apparition dans l’Hippias majeur de Platon (v.427-v. 346 av. J.-C.). A la recherche d’une définition du beau, Socrate cite la formule d’Héraclite selon laquelle « le plus beau des singes est laid » (ce qui souligne au passage l’existence de la figure du singe dans la culture grecque antique) et la complète en introduisant l’homme dans la comparaison : « le plus savant des hommes par rapport au dieu, paraîtra un singe. »[4] Les prémisses de la Scala naturae sont ici aisément perceptibles et la place du singe, dans une position intermédiaire et inférieure à celle de l’homme, déjà déterminée.

La référence platonicienne a moins souvent cours dans les cercles naturalistes que celle à Aristote (348-322 av. J.-C.), éminente figure de la science occidentale à qui l’on doit les premières tentatives de classification des organismes vivants (il sera suivi de Théophraste (v. 372-v.287 av. J.-C.), qui lui succéda à la direction du Lycée et proposa une classification des végétaux)[5]. Aristote observe que certains animaux ont une nature intermédiaire entre celle de l’homme et celle des quadrupèdes. Dans son traité les Parties des animaux, il marque bien le caractère intermédiaire du singe, qui s’approche de l’homme et s’en distingue tout à la fois :

« Quant au singe, comme il a une forme indéterminée et qu’il n’appartient à aucune espèce tout en appartenant à deux, il n’a ni queue ni fesses ; il n’a pas de queue parce qu’il est bipède, ni de fesses, parce qu’il est quadrupède. »[6]

L’anthropomorphe sans nom. (Source : INHA) : Bernard de Breydenbach (1454-1497), doyen de la Cathédrale Saint-Martin de Mayence, publia la relation de son voyage en Terre sainte (Peregrinatio in terram sanctam) en 1486. Une étrange créature anthropomorphe « sans nom » figure au voisinage de la girafe ou du dromadaire, aisément identifiables. Elle est pourvue d’une queue et s’appuie sur une canne. Cet « homme-singe » s’appuyant sur un bâton pour pallier sa bipédie déficiente entre pour longtemps dans le catalogue des représentations du singe.

de la diabolisation à la découverte des grands singes

A cette époque, les singes que l’on connaît et que l’on raille ne sont pas des grands singes. On en a la certitude avec Aristote, qui parle de singes (pitekoi), de cèbes (keboi) et de cynocéphales (kynokephaloi). Le pitêcos désigne le magot d’Afrique du Nord, le kynokêphalos représente les babouins et le kêbos « les autres singes à queue que les Grecs avaient rencontrés dans leur expansion »[7]. L’écrivain et naturaliste romain Pline l’Ancien (23-79), mentionne dans sa monumentale Histoire naturelle d’étrange animaux vivant dans les régions orientales de l’Inde : « Des satyres, animaux très légers à la course, qui vont tantôt à quatre pattes, tantôt dressés sur deux, à l’image de l’homme. »[8] La possibilité qu’il s’agisse d’un grand singe n’est pas à écarter. Elle reste toutefois très hypothétique – tout comme l’est celle que l’amiral carthaginois Hannon, ait, quelques siècles auparavant, rencontré des gorilles, dans la mesure où ses voyages le long des côtes de l’Afrique ne le portèrent pas au-delà du golfe de Guinée. Il n’est donc aucune preuve certaine, à cette époque, que les grands singes nous aient été connus autrement que par ouï-dire.

Si Aristote et Galien pouvaient sans inquiétude classer l’homme parmi les animaux, le christianisme va ensuite s’affairer à retirer l’homme de la nature pendant plus de 1500 ans. L’histoire biblique du monde vivant est celle d’une création divine des espèces sans transformation postérieure à leur formation. Le monde occidental est solidement et durablement fixiste, donc rassurant pour l’homme. Il va falloir attendre l’essor de l’anatomie comparée puis de la classification aux XVIIe et XVIII siècles pour que la thématique des liens qui unissent le singe à l’homme refleurisse véritablement dans les textes et les querelles. Cette longue parenthèse n’est le signal d’aucun répit pour les singes qui de ridicules deviennent diaboliques, dans une époque où il ne fait pas bon l’être. Leurs mimiques, leur lubricité, les rangent dans la catégorie des êtres maléfiques. Les témoignages architecturaux constituent un bon indice de la place dévolue aux singes dans la culture de l’Occident chrétien, comme l’analyse Jacques Arnould :

« L’avez-vous aperçu, sur les murs de nos églises et de nos cathédrales ? Il côtoie le plus souvent la gargouille grimaçante ou la figure démoniaque ; rares sont les sculpteurs qui ont choisi de le représenter le visage tourné vers le ciel, comme en attente d’un improbable salut. »[9]

D’autres traditions que la nôtre font meilleur accueil au singe. C’est un particularisme de la société occidentale de cohabiter avec les sociétés animales sur le monde de la séparation. Une dualité entre nature et culture qui se traduit par une étanchéité de la frontière de l’espèce humaine que Philippe Descola juge propre à l’occident (Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005). Dans certaines cultures, le singe loge à bien meilleure enseigne, se voit attribuer des attributs royaux ou confier les secrets des sages.

C’est de la confrontation avec les autres cultures, le long des routes de pèlerinage et des voies commerciales puis en suivant les explorations permises par les grandes navigations, que vont petit à petit naître les premières représentations occidentales des grands singes. Albert et Jacqueline Ducros ont superbement retracé le détail de cette histoire de « La découverte des grands singes » dans l’ouvrage collectif Aux origines de l’humanité[10]. Si Marco Polo a probablement décrit pour la première fois le gibbon, c’est à un Portugais de la fin du XVe (ou du début du XVIe siècle), Valentin Ferdinand, que l’on doit la première mention d’un anthropoïde africain – vraisemblablement le chimpanzé. Elle ne sera publiée qu’en 1862, en Allemagne. Parmi les mentions ultérieures, le récit du corsaire anglais Andrew Battell, qui va circuler dans diverses éditions de récits de voyage à partir de 1604, offre une peinture particulièrement évocatrice d’un « monstre », le Pongo :

« Ce Pongo est proportionné comme un homme mais il a plutôt la stature d’un géant. Car il est très grand, il a une figure humaine, les yeux enfoncés et de longs poils sur les sourcils. Il n’a de poils ni sur la figure, ni sur les oreilles, ni sur les mains non plus (… ) Il ne diffère de l’homme que par les jambes qui n’ont pas de mollets. Il marche toujours dressé sur les jambes et porte les mains jointes sur la nuque quand il se déplace sur le sol. (…) Ils ne parlent pas et n’ont pas plus d’entendement qu’une bête. »[11]

la représentation du "Pongo" perdure jusque dans ce film de 1945. Source : encyclocine.com

 

 

Cette description qui souligne les caractéristiques très anthropomorphiques du Pongo est en fait celle d’un gorille. La suite du portrait de Battell est intéressante car elle érige faussement l’espèce en un Goliath aux fureurs redoutables, un préjugé appelé à coller longtemps au gorille (voir l’article du bLoug consacré à ces stéréotypes  : la brute)

« Les Pongos viennent et s’assoient autour du feu jusqu’à ce qu’il s’éteigne, car ils ne savent pas rassembler le bois. Ils se déplacent en groupe et tuent beaucoup de nègres qui voyagent dans les bois. Souvent ils tombent sur des éléphants qui viennent se nourrir là où ils sont et ils les battent avec leurs poings fermés et des bâtons jusqu’à ce qu’ils s’enfuient en barrissant. »[12]

Cette mention du gorille est la première en Occident depuis le récit d’Hannon. L’occident va de nouveau l’oublier pendant deux siècles. Battell cite un second « monstre » l’Engeco, mais sans le décrire ; il s’agit vraisemblablement du chimpanzé. Ce dernier va devenir plus familiers des Européens et du scalpel de certains savants…

à suivre : Un étrange air de famille #2 : Aux bons soins des docteurs Tulp et Tyson.



[1] F. Lissarrague, « L’homme, le singe, le satyre » in L’animal dans l’Antiquité, Paris, Vrin, 1997, p.458.

[2] Cité par R. Dawkins, Il était une fois nos ancêtres, Une histoire de l’évolution, Paris, Robert Laffont, 2007, p.149.

[3] Cité par F. Lissarrague, Ibid., p.462.

[4] F. Lissarrague, Ibid., p.458.

[5] Voir H. Le Guyader, Classification et évolution, Paris, Le Pommier, 2003

[6] Cité par F. Lissarrague, Id.

[7] Sous la direction de Pascal Picq et Yves Coppens, Aux origines de l’humanité t.2 ; le propre de l’homme, Paris, Fayard, 2001, p.30.

[8] Id.

[9] J. Arnould, Requiem pour Darwin, Paris, Salvator, 2009, p.10.

[10] Sous la direction de Pascal Picq et Yves Coppens, Aux origines de l’humanité t.2 ; le propre de l’homme, Paris, Fayard, 2001.

[11] Cité par Id. p.36.

[12] Id.

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.