Une histoire du monde en 12 cartes, Jerry Brotton

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12 nuances du monde

De Babylone à Google Earth, les cartes nous indiquent la façon dont les hommes pensent le monde

La rubrique livres du bloug, épisode 15

Les cartes sont-elles des objets purement scientifiques ? Certes, depuis que l’Alexandrin Claude Ptolémée s’est efforcé, dans sa monumentale Géographie, de mettre au point une méthode reproductible pour cartographier le monde connu suivant des principes mathématiques établis, les savants s’évertuent à représenter la terre en deux dimensions avec le moins de distorsions possibles. Mais les cartes du monde ont plus qu’une visée scientifique. Elles sont avant tout des images subjectives, qui manipulent la réalité en fonction du contexte dans lequel elles prennent forme. Et elles façonnent en retour le monde qu’elles dessinent.

Une histoire du monde en douze cartes

C’est que dépeint avec maestria Jerry Brotton, expert en histoire de la cartographie, dans Une histoire du monde en 12 cartes, ouvrant autant de fenêtres sur des civilisations allant de la Grèce antique à la Corée du XVe siècle, en passant par l’Europe de la Renaissance et la France de 1793, jusqu’à l’époque actuelle, sous l’œil de Google Earth.

Ces cartes racontent en définitive une histoire sans cesse remaniée plutôt qu’une quelconque progression vers une représentation plus juste du monde. Chacune est emblématique d’une ère spécifique, tel « le monde chaotique et grouillant » de la mappa mundi d’Hereford (vers 1300), dont la géographie déroutante traduit un monde désormais défini par la théologie. Chacune s’inscrit dans une tradition tout en introduisant des ruptures, comme la carte arabe intitulée Le Divertissement (1154), qui fait figurer le sud (direction de la Mecque) en haut de la carte. Chacune déconcerte l’étranger, comme la carte Kangnido (ci-dessous), miroir déformé des angoisses de la Corée du XVe siècle face à ses puissants voisins. Chacune, enfin, s’avère surprenante, telle la célèbre projection de Mercator, qui « a plus l’allure d’un travail en cours que d’un moment triomphal de la cartographie mondiale » ou le planisphère de Waldsseemüller (1507), qui mentionne pour la première fois le nom « Amérique » mais n’eut aucun retentissement.

carte Kangnido

Historien, Jerry Brotton livre des analyses historiques extrêmement fouillées du contexte socioéconomique, politique et humain de production de ces cartes. Si la plume est agréable à lire (et les illustrations foisonnantes), cette somme érudite ne s’adressera donc pas aux lecteurs pressés. Mais après tout, depuis que, voici trois mille ans, fut modelée à Babylone la plus ancienne représentation du monde en vue aérienne, la cartographie est affaire de patience. Et les systèmes développés par Google, conclut l’auteur, n’y changent rien. Loin de réaliser le rêve d’une carte universelle, ils se heurtent au contraire à la première « loi » de Tobler (1970) : « tout interagit avec tout, mais deux objets proches ont plus de chance de le faire que deux objets éloignés. » En d’autres termes, ce qui nous intéresse est moins la représentation exhaustive du monde que pouvoir conserver notre façon propre de nous représenter notre monde. Une façon de se sentir chez soi, qui imprègne l’ensemble des 12 cartes de cette brillante histoire des mondes.

Une histoire du monde en 12 cartes, Jerry Brotton, Flammarion, 543 p., 27 €

Critique publiée dans Le Monde (Science et médecine) du 16 octobre 2013

 

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