William Jennings Bryan, progressiste & antiévolutionniste (le procès du singe #3)

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Nous n’en avons pas encore tout à fait fini avec le procès du singe (lire les parties 1 et 2). Tout au moins avec William Jennings Bryan, l’homme à qui l’on doit, en définitive, cet épisode judiciaire épique, le premier d’une longue et douloureuse bataille contre la « science créationniste ». Pourquoi s’attarder sur Bryan ? Tout bonnement, car « sans lui, il n’y aurait jamais eu de lois antiévolutionnistes, ni de procès Scopes, ni de résurgence du créationnisme »1.



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Tir à vue sur les fripons darwiniens

Avant son offensive législative contre l’enseignement de la théorie de l’évolution, prélude au procès du singe, le mouvement créationniste n’est pas vraiment organisé aux États-Unis. C’est bien parce que William Jennings Bryan, haute figure de la vie politique américaine, décide de faire son dernier galop sur cette question que le créationnisme, en tant qu’entité structurée et influente, voit vraiment le jour. Bryan a résumé son combat public de la façon suivante :

« Si vous voulez être tout à fait exact, il faut que vous me représentiez avec un fusil de chasse à deux coups, un pour le fripon tentant de voler le Trésor, l’autre pour le darwinisme tentant de pénétrer dans les salles de classe. »2

Bryan en plein démonstration de sa fougue oratoire

Bryan n’a pas toujours été cet adversaire résolu du darwinisme. Il adopta initialement une attitude de neutralité, rétrospectivement surprenante, qui persista jusqu’à la Première Guerre mondiale. Dans un de ses célèbres discours, Le prince de la Paix, prononcé en 1904, il déclarait :

« Je ne suivrai pas la théorie de l’évolution aussi loin que certains le font ; je ne suis pas encore très convaincu que l’homme descende directement des animaux inférieurs. Je ne prétends pas vous chercher noise, si vous êtes un adepte de cette théorie. […] Bien que je n’accepte pas la théorie darwinienne, je ne me querellerai pas avec vous à son sujet. »3

Gâtisme ou fidélité ?

Comme le relève Stephen Jay Gould, la plupart des biographies consacrées à Bryan achoppent sur l’épisode Scopes et concluent à son incohérence dans un long parcours marqué par ailleurs du sceau du progressisme4. Avec l’âge et le poids de trois élections présidentielles perdues, venait le déclin. Il devait être inévitable que Bryan perdît de sa superbe et sombrât dans un ridicule que le redoutable chroniqueur H. L. Mencken se plut à stigmatiser :

Naguère il avait un pied à la Maison-Blanche, et la nation tremblait de ses rugissements. Maintenant c’est un pape de camelote de la zone Coca-Cola et un frère pour les tristes prédicateurs qui fabriquent des faibles d’esprit dans des abris de tôle, derrière les dépôts de chemin de fer. […] C’est à coup sûr une tragédie que de commencer la vie en héros et de la terminer en bouffon.5

Bryan ou l’évolution dans la continuité

En réalité, c’est par fidélité à ses idées progressistes que Bryan est parti en croisade contre l’évolution et lui-même plaçait son nouveau combat dans la lignée de ses démarches antérieures :

Il n’y a pas eu une seule campagne réformiste que je n’aie soutenue, ces vingt-cinq dernières années. Et je suis à présent engagé dans la plus grande bataille en faveur du réformisme que j’aie menée de toute ma vie. Je suis en train d’essayer de sauver le christianisme des tentatives qui sont faites pour le détruire.


Bonnes intentions et mauvaises interprétations

Le lien logique entre la tentative d’interdire l’enseignement de la théorie de l’évolution dans les écoles publiques et le progressisme peut aisément nous échapper aujourd’hui. Il existe pourtant.

Il faut pour le saisir avoir d’abord bien à l’esprit que l’attitude de Bryan à l’égard du darwinisme repose, comme souvent, sur de mauvaises interprétations. Dans son discours de 1904, Le prince de la Paix, Bryan exposait le mécanisme de la sélection naturelle tel qu’il l’avait reçu :

La théorie darwinienne présente l’homme comme ayant atteint son actuelle perfection par l’opération de la haine – de la loi impitoyable selon laquelle les forts s’élèvent au-dessus de la foule et exterminent les faibles. »6

Et tirait de cette mauvaise interprétation des conséquences logiquement fausses, synthétisée dans cette déclaration au sociologue E. A. Ross en 1906 :

« Une telle conception de l’origine de l’homme affaiblirait la cause de la démocratie, au profit de l’orgueil de classe et du pouvoir de la richesse.7

Bryan plaidant au procès Scopes

Ces sur ces bases erronées que Bryan part en guerre contre l’évolutionnisme pour lutter contre l’immoralisme supposé du darwinisme et en cela qu’il considère son combat comme progressiste.

Pour les fondamentalistes, la dimension « obscène » de la théorie de l’évolution est évidente hors de toute considération politique et sociale. En rabaissant l’homme au rang de l’animal, elle rompt le lien privilégié avec son Créateur. En lui infligeant le singe comme parent, elle lui ôte par là-dessus toute dignité. Cela n’a rien de très original et n’intéresse pas vraiment Bryan, qui va au-delà de la stricte réticence littéraliste : non seulement la théorie de l’évolution « ruine le fondement des valeurs qui se trouvent au principe de la Constitution des États-Unis, mais elle bafoue les plus sacrées de celles qui fondent la famille américaine »8, analyse Dominique Lecourt. La croisade antiévolutionniste de Bryan est celle d’une tentative de sauvegarde des valeurs d’une société qu’il juge attaquée sur ses bases. Le singe du procès Scopes est celui qui menace l’ordre établi (fondé sur la morale chrétienne), avant de menacer le dogme religieux.

La fracture de la Première Guerre

Dans l’époque de frictions qu’est l’après-Première Guerre Mondiale aux États-Unis, le discours de sauvegarde de Bryan trouve un réceptacle idéal. D’un côté une crise religieuse, morale et culturelle. De l’autre, la montée du modernisme et du libéralisme ainsi que la sécularisation progressive de la société. Pour les forces conservatrices, les désastres de la Première Guerre mondiale et de la révolution bolchevique sont interprétés comme des signes de décadence. À l’opposé du libéralisme destructeur, Bryan plaide pour l’équité et la justice à l’égard des agriculteurs et des ouvriers, réduits à la misère par des patrons poursuivant leur intérêt personnel sur un mode de lutte interprété comme darwinien. Cette collusion supposée du libéralisme économique et d’un darwinisme mal compris était déjà à l’œuvre avant la Première Guerre. De Besancenet évoquait par exemple « la loi naturelle des hommes qui, poussant à l’extrême les doctrines socialistes, en sont arrivés à demander l’anarchie, la liberté absolue pour l’homme, comme pour le singe son ancêtre. Tout à tous, rien à personne, de même que les cocotiers sont aux singes et la plus grosse noix à celui qui peut l’attraper. »10 Le contexte socio-économique des années 1920 ne fait qu’exacerber la politisation de la critique antidarwinienne.


caricature du serpent populiste Bryan avalant l’âne démocrate

Pour le peuple, contre Darwin et sans la science

Fidèle à ses idées progressistes, Bryan l’est aussi à la tradition populiste, dont il était une figure connue, et à laquelle il se réfère pour prôner la règle de l’opinion majoritaire contre toute imposition par les élites. Se référant à des études de l’époque, Bryan constate que le scepticisme croit avec le niveau d’éducation. C’est pour lui le darwinisme, avec son principe immoral d’individualisme et de domination, qui est la cause de cette faillite. Or une majorité d’Américains n’acceptent pas l’idée de l’évolution de l’homme. De quel droit une minorité d’intellectuels égoïstes met-elle à son profit les salles de classe pour promouvoir ses idées ? Pour Bryan, il est du devoir de chaque citoyen de choisir ce qui doit être enseigné à ses enfants :

« Ceux qui paient des impôts ont le droit de se prononcer sur ce qui est à enseigner […] de donner des ordres ou d’écarter ceux qu’ils emploient comme enseignants ou directeurs d’école. […] La main qui signe le chèque des salariés exerce le pouvoir sur l’école, et un professeur n’a pas le droit d’enseigner ce que son employeur juge inacceptable. »11


Versant dans l’anti-intellectualisme propre au populisme, Bryan agrémentait ses discours de formules semblant dénoter une totale ignorance des faits scientifiques élémentaires. Ainsi de la justification de la possibilité des miracles par une analogie absurde avec notre aptitude à continuellement défier la loi de la gravitation (dans son discours du
Prince de la paix)  :

« Est-ce qu’on ne triomphe pas de la loi de la pesanteur chaque jour ? Chaque fois que nous déplaçons un pied ou levons un poids, nous surmontons l’une des lois les plus universelles de la nature, et pourtant le monde n’en est pas pour autant troublé. »12

Comme le relève Stephen Jay Gould, Bryan ne peut avoir ignoré la réalité scientifique, mais la faisait passer après son exigence oratoire :

« Puisque Bryan prononça ce discours des centaines de fois, je suppose que des gens ont dû essayer de lui expliquer la différence entre lois et événements, ou de lui rappeler que, sans la gravité, chaque fois que nous soulèverions un pied, il risquerait de partir dans l’espace. J’en conclus qu’il n’en a pas tenu compte, et a maintenu cette phrase parce qu’elle faisait de l’effet. »13

Mauvaises lectures

Compte tenu de son état d’esprit, il n’est pas aberrant que Bryan ait abandonné toute posture critique à l’égard de deux ouvrages qui contribuèrent, selon ses dires, à forger sa conviction antidarwinienne et le « jetèrent dans son combat frénétique »14, bien qu’ils fussent des déformations flagrantes de la pensée de Darwin : Headquarters Nights, de Vernon L. Kellogg (1917), et The Science of Power, de Benjamin Kidd (1918).

« J’ai appris que c’était le darwinisme qui était à la base de cette odieuse doctrine, selon laquelle la force crée le droit, qui s’est répandue en Allemagne. »15 Bryan tira cette idée de la lecture Headquarters Nights, de Vernon Kellogg (1867-1937). Cet entomologiste contribua grandement à diffuser l’évolutionnisme aux États-Unis et jouissait d’une autorité incontestée en la matière. Affecté au grand quartier général allemand durant la Première Guerre, il assista aux conversations des officiers allemands, dont beaucoup étaient universitaires. Il fut scandalisé par leur propos qui justifiaient la guerre et prônaient la suprématie allemande au nom d’un travestissement, hélas répandu, du darwinisme (la « lutte pour la survie » et la « loi du plus fort »). Arrivé pacifiste en Allemagne, Kellog en repartit belliciste, mais la conséquence la plus néfaste de son expérience fut bien l’écho qu’obtint la publication de Headquarters Nights.

Benjamin Kidd (1858-1916), la deuxième référence de Bryan, était un écrivain anglais dont le livre Social Evolution (1894) était considéré comme un ouvrage de référence. The Science of Power paru à titre posthume, développait la même conception erronée du darwinisme que les militaires allemands en postulant que la lutte et le bénéfice individuel en étaient au cœur. Kidd, au contraire de Kellog, rejetait fermement ces principes, mais les postulats de départ des deux auteurs se rejoignaient. Leur lecture acheva donc de convaincre Bryan que la société ne pouvait être victorieuse qu’en retrouvant son âme chrétienne, abolie par le darwinisme destructeur.


Ce réexamen des motifs profonds de la croisade de Bryan à la lumière de ses convictions personnelles et de ses présupposés montre bien que ce n’est pas seulement par obscurantisme religieux que l’opposition au darwinisme s’est développée. Elle s’est trouvée aiguisée par la crainte de justifier toutes les horreurs du début XXe siècle. En votant une loi interdisant d’enseigner que l’homme descendait d’un animal inférieur, ce n’était pas seulement l’idée dégradante du singe en nous que certains rejetaient. C’était plus profondément celle d’un singe cupide, égoïste, immoral et préoccupé de son seul intérêt personnel. Celle d’un singe violent également (voir la brute).


1 S. J. Gould, « La dernière campagne de William Jennings Bryan », La foire aux dinosaures, Paris, Seuil 1993, p.519. La phrase complète ajoute : « ni une décennie de colères et de rédaction d’essais de la part de votre serviteur ». Cela ne dédouane pas Bryan de tout le reste, mais c’est au moins une consolation !

2 Cité par Ibid., p.520.

3 Cité par S. J. Gould, « La dernière campagne de William Jennings Bryan », La foire aux dinosaures, Paris, Seuil 1993, p.522.

4 Candidat démocrate, pacifiste et anti-impérialiste, Bryan n’avait rien d’un conservateur obtus et se trouva au premier rang pour la plupart des conquêtes progressistes de son époque : vote des femmes, élection des sénateurs au suffrage direct, impôt progressif sur le revenu.

5 Cité par S. J. Gould, Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! », Paris, Seuil, 2000, p.141.

6 Ibid., p.144.

7 Id.

8Préface de D. Lecourt à S. J. Gould, Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! », Paris, Seuil, 2000, p.13.

9 Cité par J. Arnould, Dieu versus Darwin, Les créationnistes vont-ils triompher de la science ? Paris, Albin Michel, 2009.

10 A. de Besancenet, Charles Darwin, Les Contemporains n° 11, 1892. Disponible en ligne sur http://www.a-c-r-f.com/documents/BESANCENET-Biographie_Darwin.pdf

11 Cité par S. J. Gould, « La dernière campagne de William Jennings Bryan », La foire aux dinosaures, Paris, Seuil 1993, p.525.

12 Ibid., p.522.

13 Id.

14 S. J. Gould, Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! », Paris, Seuil, 2000, p.144.

15 Cité par Ibid., p.145.

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