et maintenant, qu’est-ce qu’on mange ? (fin du monde 3)

Foncièrement optimiste, je vais supposer que quelques uns d’entre vous ont survécu à la fin du monde. J’imagine que la question qu’ils se posent dorénavant est: mais qu’est-ce qu’on va bien pouvoir manger au réveillon, maintenant que le Carrefour a été rayé de la carte ? Il va falloir essayer de chasser et cueillir un peu. Voici en tout cas ce qu’il ne faut pas faire…

J’aimerais ici répondre à un courrier des lecteurs reçu à l’occasion d’un article écrit pour le HS spécial fin du monde de Science et vie :

Tweeter

 

L’exercice de cet article consistait à imaginer à quelles conditions un petit groupe de survivants aurait des chances de redémarrer une humanité. Je me suis interdit d’imaginer quoi que ce soit. Tout ce qui figure dans cette “fiction raisonnée” provient directement des travaux et idées de chercheurs de plusieurs disciplines (écologie, génétique, anthropologie, médecine, linguistique, démographie etc.). Le passage qui a fait réagir mon lecteur avait trait à l’alimentation :

Dans notre nouvel environnement, manger cru serait fatal : les femmes cesseraient sans doute d’ovuler ; la carence énergétique obligerait à absorber une quantité de nourriture à laquelle notre système digestif n’est pas adapté. La cuisson nous permettra en plus d’éliminer les dizaines de composés secondaires toxiques que les végétaux opposent aux prédateurs et de mieux assimiler l’amidon dont sont riches les tubercules que l’on trouve ici communément.

Voici la réaction du lecteur, in extenso :

ça m’a bien fait rire ! J’ai des amies crudivores à 100% et si, bien sûr, elles ovulent, et elles ont même des enfants ! S’il fallait manger cuit pour ovuler, il n’y aurait aucun animal sur terre, pas même des hommes, qui n’ont maîtrisé le feu et la cuisson que très tard dans leur histoire depuis l’apparition de leur espèce. D’où vient cette idée saugrenue qu’une femme n’ovule pas quand elle mange cru ? Avez-vous des preuves scientifiques de ce curieux phénomène ? Il existe sur Terre une infinité de climats et d’environnements très variés dans les quels des animaux sauvages, y compris des primates, mangent cru et ovulent. Manger cru est la règle universelle dans le monde sauvage, dont nous sommes issus, depuis des millions d’années et sous tous les climats, et seul l’espèce humaine y déroge depuis peu, au sens de son évolution génétique, en cuisant ses aliments. On se demande pourquoi revenir à une règle biologique universelle serait fatal ? D’ailleurs, cuire de la cigüe ou des amanites phalloïdes n’a jamais enlevé leur caractère toxique. D’autre part, je n’ai jamais remarqué que mes amis crudivores manquent d’énergie, au contraire. Les animaux sauvages, qui mangent cru, ne manquent pas non plus d’énergie.


La confusion intellectuelle est telle que je ne saurai la débrouiller entièrement. Je vais tout de même essayer de clarifier quelques points qui me dérangent particulièrement, dont un argument employé par tous les adeptes des ‘régimes’ à la mode et qui relève de la tromperie.

Un mot sur les confusion de catégories, d’abord. Placer le signe égale entre un individu ou quelques uns (“j’ai des amies crudivores”) et l’espèce Homo sapiens relève de l’induction un tantinet précipitée. C’est un peu comme si mon lecteur, un chapelet de saucisses  autour du cou, traversait indemne l’enclos aux tigres et en concluait que les tigres sont végétariens (c’est avec grand plaisir que je lui suggérerais alors de retenter l’expérience, pour voir). La deuxième confusion consiste à comparer les conditions d’existence de notre société moderne (avec ses chouettes magasins Naturalia, ses compléments alimentaires, ses gentils nutritionnistes, etc.) et celles régissant l’existence des premiers chasseurs-collecteurs (qui guide le scénario post-apocalyptique de l’article).

Ceci posé, qu’en est-il des conséquences du crudivorisme, en particulier sur la fertilité ?

Je vais vous livrer l’avis de Michel Raymond, qui dirige l’équipe de Biologie Evolutive Humaine à l’Institut des Sciences de l’Évolution de Montpellier : “Sans feu pour cuire les aliments, c’est condamné d’avance.” Bon, histoire d’alimenter un peu (ha ha), précision que les risques d’aménorrhée (arrêt des menstruations) partielle ou complète ont été documentés il y a maintenant un bout de temps par une étude allemande (Koebnick C., Strassner C., Hoffmann I., Leitzmann C. Consequences of a long-term raw food diet on body weight and menstruation: results of a questionnaire survey. Ann. Nutr. Metab. 1999;43:69-79.) qui a observé que 30% des femmes qui suivaient un régime crudivore souffraient d’aménorrhée ! Je ne pourrais décrire les mécanismes précis, mais cela est étroitement lié à la perte de masse graisseuse (on observe aussi des aménorrhée dans les cas d’anorexie,) et diverses carences alimentaires entrent sans doute aussi en ligne de compte  (vitamine B12, calcium, vitamine D, zinc…). Il n’est pas difficile d’imaginer que cette diminution de la fertilité serait fortement aggravée dans un contexte post-apocalyptique et conduirait l’espèce vers son extinction à toute vitesse.

Élargissons maintenant la question aux “règles biologique universelles” de mon lecteur, quoi que cela puisse signifier dans son esprit. La seule règle que l’on puisse définir est qu’il existe dans la nature une quantité invraisemblable de régimes alimentaires et que chaque espèce possède le sien et y est tenue. Mon lecteur peut toujours essayer d’adopter le métabolisme d’une bactérie oxydant le soufre, ou de nourrir ses tigres avec du quinoa s’il veut mesurer les conséquences d’un changement brutal de régime alimentaire.

 

Grotte de Wonderwek ; Homo erectus y maîtrisait le feu voici 1 millions d'années

J’ai déjà évoqué le sujet à propos du prétendu “régime paléolithique”. Si l’on doit définir un régime pour sapiens, c’est fondamentalement celui d’un frugivore omnivore attiré vers les nourritures les plus riches et les plus gustatives. La viande en fait partie. Et la cuisson aussi. Afin d’enfoncer le clou sur le sujet, mentionnons que les traces de foyer incontestables les plus anciennes ont été retrouvées en 2012 dans la grotte de Wonderwerk, en Afrique du Sud. Ce feu serait l’oeuvre de Homo erectus et daterait de 1 millions d’années. La maîtrise du feu est ensuite documentée pour toutes les espèce d’Homo. Imaginer que l’on ait maîtrisé le feu, mais par pour faire cuire des aliments est bien entendu absurde. L’avantage de la cuisson a maintes fois été répété (qualités gustative, élimination d’une partie des composés secondaires toxiques des végétaux, apports caloriques augmentés). Rappelons que le cerveau requiert 22 fois plus d’énergie qu’un équivalent en masse musculaire, que la taille relative de notre cerveau est précisément une caractéristique du genre Homo et que le crudivorisme est déconseillé pour les enfants et les femmes enceintes pour cette raison. Ajoutons que l’ethnologie n’a jamais observé ce mode d’alimentation dans aucune société traditionnelle. Et, enfin que les grands singes eux-mêmes préfèrent manger cuit si on le leur propose (Wobber V, Hare B, Wrangham R., Great apes prefer cooked food., Journal of Human Evolution, Volume 55, Issue 2, August 2008, Pages 340–348).

Il est donc rigoureusement faux d’avancer qu’un régime cru – ou sans viande – serait ‘naturel’ pour Homo sapiens – c’est l’argument marketing que je souhaitais dénoncer : meilleur pour votre ligne, pour la planète ou pour les animaux, si vous voulez, mais ‘naturel’, non. C’est exactement le contraire : notre espèce a toujours mangé de la viande et cuit ses aliments. Elle est adaptée depuis toujours à ce mode d’alimentation, et ce n’est qu’avec l’avènement de la nourriture industrielle que ce mode d’alimentation lui pose des problèmes de santé incontestables. Adopter un régime cru ou sans viande n’est pas revenir à quelque chose de naturel mais équivaut carrément à adopter le régime d’une autre espèce !

Je laisserai la conclusion à Michel Raymond (dont je recommande en passant la lecture de Pourquoi je n’ai pas inventé la roue, dont est tirée cette citation) : “ce type de régime alimentaire est basé sur une idéologie dénuée de tout support scientifique”. Allez, à table, maintenant.

 

“L’homme descend du singe”: la dérive raciste (2)

Lorsque le singe désigne un autre homme : la dérive raciste de l’expression “l’homme descend du singe”

Cette série de 3 billets poursuit un travail sur l’expression “l’homme descend du singe” déjà évoqué sur le bLoug (à propos du procès du singe, du débat d’Oxford, ou encore de ce qu’en pensent les étudiants). Après un billet sur les élucubrations classificatoires du médecin anglais Charles White, voici celui consacré au triste rôle assigné aux Bochimans et aux Hottentots, avant un dernier qui fera le point sur le prétendu racisme de Darwin.

La Vénus hottentote sur le billard

Tweeter


Après Chales White et d’autres, l’anatomiste et anthropologue Paul Pierre Broca (1824-1880) s’essaie à son tour, par des mesures objectives, à démontrer qu’il existe une hiérarchie des races humaines. Il cherche à reconstituer le grand escalier du progrès humain, du chimpanzé à l’homme blanc. Comme le relève Stephen Jay Gould, le racisme de Broca n’a rien de particulièrement virulent au regard de celui des savants de son temps (évidemment blancs – et masculins), mais il se distinguait tout de même en montrant :

« un peu plus d’acharnement dans l’accumulation de données sans lien véritable avec son sujet, et qu’il présentait ensuite après les avoir soigneusement sélectionnées, pour défendre ses conceptions pleines d’a priori. »[1]

Broca s’intéresse à la taille du crâne – et réalise des mesures qui vont à l’appui de sa thèse – ainsi qu’au rapport des longueurs du radius et de l’humérus (les avant-bras longs étant une caractéristique classique des singes). La mesure de ce rapport (égal à 0,794 chez les Noirs et 0,739 chez les Blancs) paraît aller dans son sens… à l’exception de celui du squelette de la célèbre Vénus hottentote ! Ce qui le contraint à abandonner cette preuve.

La Vénus hottentote n’apparaît pas par hasard dans l’échantillon de Broca. Sur l’échelle raciste qui guide bon nombre de travaux scientifiques de l’époque, certains peuples ont le triste privilège de truster à peu près continûment les barreaux les plus bas, au voisinage immédiat des chimpanzés ou des orangs-outans. Les Bochimans et les Hottentots (ou plus justement, les Khoïkhoï) d’Afrique du Sud en font incontestablement partie. On insiste alors à loisir sur leur apparence et leurs mœurs simiesques. Le dictionnaire de pédagogie de Buisson (1882), livre ainsi cette appréciation d’Edmond Perrier, rédacteur d’un article sur les races humaines qui entend  révéler un  lien chronologique entre singe et homme ; l’auteur prend l’exemple des Bochimans, qu’il décrits comme :

« inférieurs aux Hottentots, avec qui ils présentent plusieurs traits de ressemblance […] leurs bras au contraire très longs, comme chez les singes anthropomorphes, dont ils ont encore les mouvements des lèvres, les allures brusques et capricieuses, les oreilles petites… »[2]

White (encore lui !) signalait déjà que :

« les femmes hottentotes ont des poitrines si flasques et pendantes qu’il leur suffit de lancer leur sein par-dessus l’épaule pour nourrir l’enfant qu’elles portent sur le dos »


Bushmen’ Display from the Crystal Palace Exhibition (Pitt Rivers photographic collection in Oxford)

Le compte rendu de l’exposition d’une famille de Bochimans dans le Hall égyptien de l’Exposition Universelle de Londres en 1847 multiplie ce genre d’observations :

« Leur apparence est à peine plus belle que celle des singes. Ils sont toujours accroupis, en train de se réchauffer près du feu, en caquetant ou en grognant. Ils sont maussades, muets et sauvages ; ils ont des penchants presque purement animaux sous une apparence pire encore. »[3]

L’assimilation des Bochimans aux animaux était profondément ancrée : le terme était selon certains savants la traduction littérale du mot malais orang-outan signifiant « homme de la forêt » et des colons hollandais ont soi-disant abattu et mangé un Bochiman au cours d’une partie de chasse, le prenant pour l’équivalent africain d’un orang-outan…

En 1817, la Vénus hottentote fut disséquée par Georges Cuvier, qui avait pu l’observer de son vivant (elle était décédée en 1815). Ses observations figurent dans ce volume des Mémoires du Muséum (p259 et suivantes).

Notre “Napoléon de l’intelligence” cherchait à établir la preuve de l’infériorité de certaines races et se plut à souligner les caractéristiques soi-disant simiesques de la Vénus (qu’il qualifie de “Bochimanne”). Ainsi son nez épaté (« De ce point de vue, je n’ai jamais vu de tête humaine plus semblable aux singes que la sienne »[4]), son fémur, la petite taille de son crâne (sans tenir compte du fait qu’elle ne mesurait que 1,37 m) ainsi que certaines réactions (« ses mouvements avaient quelque chose de brusque et de capricieux qui rappelait ceux du singe. Elle avait surtout une manière de faire saillir ses lèvres tout à fait pareille à celle que nous avons observée chez l’orang-outang »[5]).

De façon curieuse, Cuvier relevait aussi, sans y percevoir de contradiction, que la Vénus était une femme intelligente, douée pour les langues, et avait une main charmante… C’est toujours ça de pris.

 

Polyphylétisme et évolution régressive

L’essor des théories évolutionnistes n’allait guère améliorer le sort réservé aux Hottentots et Bochimans dans les phylogénies humaines au soubassement raciste.

Cette illustration tirée tirée de l’édition de 1874 de l’ouvrage de Ernst Haeckel, Anthropogénie, s’inscrit dans une longue tradition de préjugés racistes sur la supériorité de l’homme Blanc dans le règne animal et sur les autres « races » humaines, mais elle spécifiquement évolutionniste, puisque Haeckel s’appuie sur sa théorie de la récapitulation pour établir la supériorité raciale des Blancs d’Europe du Nord et classer les races noires à proximité du singe.

Dès le 19e, puis surtout au 20e siècle, divers auteurs, tombés dans l’oubli, développent la thèse du polyphylétisme, qui cherche à enraciner chacune des grandes « races » humaines dans une espèce de grand singe. Le principe sous-jacent est que différents territoires ont vu éclore différentes formes humaines et différentes formes de grands singes, ce qui se traduit par des similitudes morphologiques comme la forme du crâne ou la couleur de la peau.

En fonction des auteurs, le nombre de branches reconnues varie et le corpus fluctue : certains prennent en compte les hommes fossiles dans l’établissement de la séquence, d’autres non ; certains se limitent aux singes de l’Ancien Monde, d’autres élargissent aux singes du Nouveau Monde (à queue !), voire aux prosimiens.

Le polyphylétisme selon Hermann Klaatsch (in “Die Aurignac-Rasse und ihre Stellung im Stammbaum der Menschheit,” Zeitschrift für Ethnologie, 1910, vol. 42, p. 567.)

En 1910, l’Allemand Hermann Klaatsch (1863-1916) propose de rattacher « les nègres au gorille, les blancs au chimpanzé et les jaunes à l’orang-outang »[6]. L’Italien Gioacchino Sera ira jusqu’à 6 branches incorporant variétés humaines, grands singes et singes de l’Ancien et du Nouveau monde (« l’hypothèse la plus extraordinaire de toutes, par son éclatement le plus total »[7]).

Avec le polyphylétisme, le préjugé raciste sort par la porte pour mieux rentrer par la fenêtre : l’ascendance simienne vaut aussi pour l’homme blanc, mais la hiérarchisation des races demeure d’actualité, la position privilégiée de l’homme blanc étant recherchée à chaque stade évolutif : le meilleur singe, le meilleur homme possible, pour évidemment finir par la meilleure race actuelle.

Ce type de vision a persisté jusque tard au XXe siècle : en 1960, le magazine Life consacré à l’évolution et préfacé par Jean Rostand, publiait un arbre évolutif reconduisant les classifications du XIXe siècle :

« la race négroïde dérive des australopithèques, la race mongoloïde dérive de l’homme de Pékin et la race caucasoïde de l’homme de Néandertal »[8].

Et là encore, en fin d’article, les pauvres Bochimans étaient impitoyablement relégués tout au bas de l’échelle :

« Sans chercher à rattacher l’homme à ces animaux, n’est-il pas permis de se demander ce que feraient les zoologistes d’êtres inférieurs aux Bochimans : et ces êtres n’ont-ils pas réellement existé ? »[9]

Comme il doit être très rigolo de s’amuser à hiérarchiser les êtres, pourquoi ne pas le faire dans l’autre sens ? En envisageant non pas une évolution du bas vers le haut, mais une régression du haut vers le bas ? Comme le note Richard Dawkins :

« dans les légendes traditionnelles de tribus du Sud-Est asiatique et d’Afrique, l’évolution va à rebours de la vision classique qui prévaut en général : leurs grands singes locaux passent pour des humains déchus. »[10]

Cette idée de régression, sorte de miroir inversé de la séquence que cherchait ordonner White, a bien été exploitée. Elle est au centre d’un épiphénomène chrétien du préjugé raciste dans les années 1940 : l’évolution régressive[11] (abordée dans ce billet, désolé pour la redite). Georges Salet et Louis Lafont, les deux auteurs de l’essai éponyme publié en 1943 étaient convaincus de la régression des races les unes par rapport aux autres à cause du péché originel (comme quoi on peut être polytechnicien et débile) :

« Ce n’est pas l’animal qui est devenu progressivement Homme, c’est l’Homme, dans des races peut-être plus coupables que les autres, qui a rétrogradé vers l’animalité. »[12]

Dans cette vision, l’homme ne descend plus du singe, il y retourne ! Du moins les races humaines plus coupables que les autres.

Un autre auteur, Henri Decugis, rejoint les deux précédents sur le thème de la dégénérescence. Les Hottentotes et les Bochimans (quelle surprise !), seraient les populations les plus dégénérées d’Afrique, proches de groupes paléolithiques éteints, donc menacés d’extinction prochaine :

« On peut supposer que nous sommes ici en présence de races déjà dégénérées chez lesquelles l’excédent de graisse était dû à un état organique défectueux qui a provoqué leur extinction dans toute l’Europe vers la fin de l’âge du Renne. »[13]

Bochimans et Hottentotes ont toutefois ceci pour se rassurer : dans la vision hautement pessimiste de l’auteur, toutes les espèces vivantes sont appelées à disparaître les unes après les autres. Attention, poésie :

« Le vieillissement des espèces vivantes est beaucoup plus avancé qu’on ne le croit communément. Aucune ne peut y échapper. [...] Seul, [l'Homme] se penche sur l’abîme sans fond vers lequel [son espèce] s’achemine pour y sombrer, lorsque son heure sera venue et pour s’endormir enfin dans le silence de la mort, pendant que de petits êtres restés primitifs, moins évolués — comme les Bactéries, les Infusoires et les Lingules — inertes, aveugles, sourds, vivront longtemps encore dans la vase froide et obscure du fond des Océans, puis s’éteindront à leur tour sans le savoir. »[14]

Tremble, lingule, ton tour viendra !

Voilà qui réconforterait sûrement beaucoup la Vénus Hottentote : les bactéries, les infusoires et les lingules étaient tout de même moins bien considérées par ces auteurs pleins de mansuétude.


[1] S. J. Gould, « La Vénus hottentote », Le sourire du flamant rose, Paris, Seuil, 1988, p.267.

[2] Cité par M.-P. Quessada, L’enseignement des origines d’Homo sapiens, hier et aujourd’hui, en France et ailleurs : programmes, manuels scolaires, conceptions des enseignants. THÈSE de DOCTEUR DE L’UNIVERSITÉ DE MONTPELLIER II en Sciences de l’Éducation, option Didactique de la biologie, 2008, p.95

[3] Ibid., p.269

[4] S. J. Gould, op. cit. , p.270

[5] Id.

[6] Cité par M.-P. Quessada, op. cit., p.69.

[7] Collectif, Homo sapiens, l’odyssée de l’espèce, Paris, La Recherche/Taillandier, 2005. p.25.

[8] Ibid. p.70.

[9] Ibid., p.95.

[10] R. Dawkins, Il était une fois nos ancêtres, Une histoire de l’évolution, Robert Laffont, 2007.

[11] Aussi étonnant que cela puisse paraître, il existe toujours des séquelles pseudo-scientifiques de cette théorie : voir http://www.biblisem.net/historia/perosing.htm

[12] Georges Salet & Louis Lafont, L’Évolution régressive, Paris, Éditions franciscaines, 1943, p. 66.

[13] H. Decugis, Le Vieillissement du monde vivant, Paris, Librairie Plon, 1943, p.364.

[14] Id.

livres de sciences: les prix du bLoug 2012

C’est l’heure du bilan 2012 de la rubrique littéraire du bLoug : de la science racontée de différentes façons, parfois brillamment, parfois beaucoup moins ; lu pour vous en toute partialité :

Tweeter

 

Prix spéciaux

Prix du bronzage intelligent : Il était une fois… les Romains en Languedoc, Georges Mattia (Errance, 250 p., 27, 00 €). Une collection de chronique archéologiques, initialement publiées dans le Midi Libre, à déguster sur la plage avant quelques huîtres (qui n’étaient  pas du tout les mêmes du temps des Romains) et un petit blanc.

Prix du livre dont j’ai vraiment beaucoup aimé dire du bien, peut-être parce qu’il réveille un vieux désir d’aventure : Au-delà d’un naufrage – Les survivants de l’expédition Lapérouse, Jean-Christophe Galipaud, Valérie Jauneau (Errance, 288 p., 30, 00 €). Un ouvrage en forme de jeu de piste sur les traces historiques et archéologiques des survivants de l’expédition Lapérouse ; un peu foutraque mais vraiment dépaysant. (critique complète)

Prix du bizutage militant : Darwinisme et Marxisme, Anton Pannekoek et Patrick Tort (Arkhê, 256 p., 19,90 €). Mon entrée dans le monde de la chronique littéraire scientifique : rugueux quand même. (critique complète)

 

Prix scientifiques

Prix du premier ouvrage : Histoire des dinosaures, Ronan Allain (Perrin, 228 p., 19,90 €) Il m’a dit que ça avait été une tannée à écrire, mais on l’encourage à recommencer, non ? Attention, pour une fois, le titre veut dire quelque chose : il s’agit bien d’une Histoire des dinosaures, pas simplement d’un énième livre sur les dinosaures.

Palme de silex : La Préhistoire du cinéma – Origines paléolithiques de la narration graphique et du cinématographe, Marc Azéma (Errance, 293 p., 39, 60 €). Il a bougé le lion là ? Mais, non t’es con, c’est la flamme de ta torche sur la paroi de la grotte. Ah… ça me donne une idée… Beau, didactique et avec 1 DVD (critique complète)

Prix de la modestie : Pourquoi je n’ai pas inventé la roue, et autres surprises de la sélection naturelle, Michel Raymond, (Odile Jacob, 206 p., 20,90 €). Michel Raymond a toujours pas mal de choses à raconter ; tiens, par exemple, ici, ça parle beaucoup de biomimétique, et c’est à l’honneur en ce moment avec l’expo Vinci. (critique complète)

Médaille 30 millions d’amis : Kamala, une louve dans la famille, Pierre Jouventin (Flammarion, 343 p., 21,00 €). Parce qu’un écologue et éthologue suffisamment timbré pour vivre avec un loup dans sa maison en arrive à vous donner des idées sur un sujet d’archéozoologie bigrement discuté : le process de domestication du chien.

Prix du livre dont la réponse est non : Un crapaud peut-il détecter un séisme ? 90 clés pour comprendre les séismes et tsunamis, Louis Géli, Hélène Géli (Quae, 173 p., 21,00 €). Reste que 5 jours avant le tremblement de terre de L’Aquila (2009), ils ont déserté les lieux ; ça prouve au moins qu’il est plus facile d’être crapaud qu’expert scientifique en Italie.

Prix du titre le plus poétique : Le bitume dans l’Antiquité,  Jacques Connan (Errance, 272 p., 35,00€). Tout est dit.

 

Prix citoyens

Prix du livre suisse utile : Manifeste pour les grands singes, Christophe Boesch, Emmanuelle Grundmann, Blaise Mulhauser (PPUR, 143 p., 15, 00 €). En réalité, ça parle surtout de forêt et de biodiversité, mais ça vous fera réfléchir à deux trois choses avant d’acheter vos meubles de jardin. Obligatoire.

 

Prix de l’effroi : Créationnismes, mirages et contrevérités, Cédric Grimoult (CNRS Éditions, 221 p., 20,00 €), pour cette citation : « les créationnistes ont déjà gagné lorsqu’ils réclament que l’on évoque leur opinion dans les cours de biologie, dans la mesure où, même dans notre pays, il n’est plus guère possible d’enseigner la théorie de l’évolution sans être assailli de questions au sujet des objections religieuses. » Le pire, c’est qu’il a raison.

Prix du livre qui a une drôle d’odeur, quand même : L’inavouable histoire du pétrole – Le secret des 7 sœurs, Frédéric Tonolli (La Martinière, 256 p., 30,00 €). Documentariste, Frédéric Tonolli fait les dessous de tapis de la géopolitique et ça sent l’hydrocarbure partout ; on a beau le savoir, on ne le sait jamais vraiment assez.

Prix du mal de mer : Capitaine Paul Watson, Entretien avec un pirate, Lamya Essemlali, Paul Watson (Glénat, 283 p., 22,00 €). Certes, c’est une hagiographie, et la misanthropie du personnage peut heurter. Mais les océans en ont besoin (et c’est un copain de Gojira).

 

Special bargain

Prix du livre que j’ai aimé déchirer au Monoprix jusqu’à ce qu’ils le retirent des rayons : je ne vous le dirai pas mais ça a été « écrit » par deux frères.

Prix de l’attachée de presse la plus zélée : Tous cobayes ! OGM, pesticides, produits chimiques, Gilles-Éric Séralini. (Flammarion, 255 p., 19,90 €). Plus rapide que La Redoute. Tiens donc ?

Prix de l’erreur de casting : Changer le comportement de votre chien en 7 jours – Hyperactivité, agressivité, peurs…, Joël Dehasse (Odile Jacob, 245 p., 21, 00 €). Je n’ai pas de chien.

Prix du fail de traduction : Une introduction à l’évolution, Carl Zimmer (De Boek, 450 p., 47,00 €). Avec des “platypus à bec de canard” dedans. Et quel titre ! (critique complète).

 

un étrange air de famille #2

L’étrange air de famille entre grands singes et humains se nourrit de fantasmes et d’approximations depuis l’Antiquité, ainsi que nous l’avons vu dans la première partie. Après les frasques du Pongo (le gorille), voici les tribulations du Pygmée (le chimpanzé) sur les tables de dissection.

 

Aux bons soins des docteurs Tulp et Tyson

Tweeter

À mesure que se développe l’anatomie comparée, à partir du XVIe siècle, l’évidence du caractère animal de l’homme devient de plus en plus difficile à ignorer.[1] Mais les grands singes posent un problème de taille : les naturalistes n’en ont encore jamais vu. Il leur faut compter avec des descriptions exagérées et des témoignages fantaisistes, qui se mêlent aux croyances moyenâgeuses en l’existence d’hommes sauvages ou aux créatures mythologiques héritées de l’Antiquité. Par ailleurs, la distinction entre les grands singes n’est pas encore faite. Gorille, chimpanzé et orang-outan ont été signalés au tout début du XVIIe siècle, mais pendant longtemps encore, « on appellera orang-outan indifféremment le chimpanzé et l’orang-outan actuels. »[2]

Étrangement, c’est à un anatomiste de renom, le Hollandais, Nicolaas Claes Tulp (1593-1674), ci-dessus à l’oeuvre dans La leçon d’anatomie de Rembrandt, que l’on doit pour partie la survivance de cette confusion. Tulp eut pourtant une belle occasion de préciser la connaissance des différentes espèces : en 1632, il eut la chance de pouvoir examiner vivant puis de disséquer un chimpanzé venu d’Angola qui avait été placé dans la ménagerie du prince Frédéric-Henri d’Orange-Nassau, dans les environs de La Haye. Tulp en donna hélas une description certes historique, puisqu’il s’agit de la première description scientifique d’un anthropoïde, mais fort peu précise – identifiant au surplus l’animal dont il connaissait l’origine africaine à l’orang-outan indonésien, tout en le dénommant Satyre indien, se fiant à l’un des amis ayant vécu à Bornéo et imaginant que l’espèce qu’il lui décrivait était commune sous tous les tropiques.

Aux imprécisions des anatomistes s’ajoutèrent celles des illustrateurs. Ainsi, du dessin d’un « orang outang » que fit le médecin néerlandais Bontius en 1658, Thomas Huxley jugera plus tard qu’il ne montrait à voir « rien d’autre qu’une femme fort velue, assez belle, et avec des proportions et des pieds entièrement humains » (voir l’illustration dans cet article)[3]. Quant celle qui ornait l’ouvrage de Tulp Observationes Medicae (1641), ci dessous, elle est tellement ambiguë que l’on peut bel et bien y voir un orang-outang…

1699 est une date reconnue comme importante dans l’histoire de l’anatomie sinon de la science en général. Edward Tyson (1650-1708), réputé pour être le meilleur spécialiste anglais d’anatomie comparée, voire le fondateur de la discipline, publia cette année-là un ouvrage intitulé : L’Orang-outang, sive « homo sylvestris » : une étude comparée de l’anatomie d’un singe, d’un grand singe et de l’homme. Passons sur le fait que l’orang-outan en question était, une fois encore, un chimpanzé, confusion, on le voit, alors banale. L’épisode Tyson est intéressant, car c’est un bon exemple de construction d’une des ces « légendes dorées » qui émaillent l’histoire des sciences[4]. Stephen Jay Gould, qui n’aimait rien tant qu’inciter son lecteur à s’affranchir du filtre déformant des représentations modernes pour mieux décrypter les grandes heures de l’histoire de la biologie, a consacré son essai Le Montreur de singe[5] au cas Tyson. Son analyse montre que l’œuvre du médecin anglais a fait date, mais pas forcément pour les bonnes raisons.

Les commentateurs du traité de Tyson ont célébré son travail pour le modernisme de ses méthodes et de ses conclusions. Thomas Huxley, dans La place de l’Homme dans la nature (1863), rendit par exemple hommage au travail de Tyson, « premier compte rendu exhaustif sur un singe humanoïde, qui mérite notre intérêt pour sa précision scientifique ». Tyson dresse une liste de tous les caractères qui rapprochent son « pygmée » (c’est ainsi qu’il nomme son chimpanzé) soit des petits singes soit de l’homme. Il dénombre trente-quatre caractères pour les premiers et quarante-sept pour les seconds. Il en arrive à la conclusion que le chimpanzé a plus de ressemblances avec l’être humain qu’avec les singes, notamment dans la structure de son cerveau. L’existence d’une créature s’éloignant de tous les autres animaux connus et qui présentant bien des points de ressemblance avec l’homme est ainsi démontrée, et Tyson conclut que son « pygmée » est un être intermédiaire.

Si l’on peut reconnaître à Tyson le mérite d’anticiper Linné et l’invention des primates d’un demi-siècle, il serait faux d’en faire un précurseur de l’évolutionnisme, avertissent Albert et Jacqueline Ducros. Son œuvre « accroît les connaissances, mais sans bouleversement idéologique »[6]. Du reste, elle n’eut pas grand retentissement à l’époque, signe qu’elle ne défiait en rien le cadre conceptuel admis en son temps. Tyson s’en tient en effet fidèlement la description traditionnelle de la nature selon l’« échelle des êtres » et ne fait preuve d’aucun modernisme à cet effet. Il place son « pygmée » à mi-chemin entre d’autres primates et les êtres humains, mais sous une étiquette animale : « Notre pygmée présente de nombreux avantages sur ses congénères, et pourtant, je persiste à croire qu’il n’est qu’une sorte de singe, une simple brute ; comme le dit si bien le proverbe, un singe reste un singe, même s’il est vêtu. »

La minutie avec laquelle Tyson compare l’anatomie de son sujet avec celles de l’homme et des petits singes n’est, selon Gould, que la preuve flagrante de son conservatisme. Il écrit :

« De plus, l’utilisation de la méthode de l’anatomie comparée n’était pas la marque du modernisme éclairé de Tyson, c’était également l’expression de son attachement à la théorie de la chaîne du vivant. Si vous désirez accorder à un animal un statut intermédiaire entre le singe et l’homme, quel autre recours avez-vous que de dresser la liste des ressemblances de cet animal avec les représentants des deux groupes ? »[7]

Gould va plus loin. Outre son conservatisme, il relève chez Tyson quelques largesses avec les faits qui cadrent bien mal avec les louanges ultérieures qui seront adressées à sa méthode. Tyson insiste continuellement sur la position intermédiaire de son chimpanzé : « Notre pygmée, je le placerais dans une position intermédiaire entre celle de l’homme et celle du singe dans la grande chaîne de la création. » Mais pour en arriver à cette conclusion, il exagère, peut-être de toute bonne foi, les caractéristiques humaines de son « pygmée » et, écrit Gould, « donne simplement et systématiquement sa préférence à tout ce qui paraît plutôt humain, chaque fois qu’il existe une ambiguïté. » Cette pente glissante qui pousse à interpréter les faits à la faveur du résultat que l’on espère se lit aussi dans les croquis du chimpanzé exécutés par Tyson : le sujet est représenté debout, mais appuyé sur une canne (Tyson reprend en cela la figure de Breydenbach (voir première partie). Ayant vu son pygmée vivant, il justifie la canne en arguant de sa faiblesse et de sa difficulté à se tenir debout).

En fait de rigueur scientifique, le grand traité de 1699 se pose là. Mais Tyson, victime de la connaissance très lacunaire des grands singes, ne s’est pas rendu compte du très jeune âge de l’animal qu’il disséquait (un an). Aussi a-t-il été induit en erreur par la plus forte ressemblance des très jeunes chimpanzés avec notre propre espèce.[8]

À la fin du XVIIe siècle, l’existence des grands singes est donc connue, mais sans que les distinctions entre espèces soient très claires ni que leur place à côté de l’homme soit vraiment discutée. Le XVIIIe siècle sera celui de l’acceptation en tant que réalité scientifique des similitudes entre l’homme et les grands singes et de la discussion de leurs rapports par plusieurs anatomistes, naturalistes ou philosophes. La proximité de l’homme aux singes, d’abord descriptive et non généalogique, n’est alors acceptable que dans la mesure où l’on sépare l’âme du corps, mais elle posera rapidement question, ainsi que nous le verrons prochainement.. .

 


[1] On trouve dès 1555 des squelettes comparés de l’homme et de l’oiseau dans un ouvrage du naturaliste français Pierre Belon.

[2] Sous la direction de Pascal Picq et Yves Coppens, Aux origines de l’humanité t.2 ; le propre de l’homme, Paris, Fayard, 2001, p.38.

[3] Cité par R. Dawkins, Il était une fois nos ancêtres, Une histoire de l’évolution, Paris, Robert Laffont, 2007, p.149.

[4] A propos de ces phénomènes de distorsion de la postérité, voir les billets consacrés au légendaire débat d’Oxford et au non moins célèbre Procès Scopes.

[5] S. J. Gould, « Le montreur de singe », Le sourire du flamant rose, Seuil, Paris, Seuil, 1988.

[6] Sous la direction de Pascal Picq et Yves Coppens, Aux origines de l’humanité t.2 ; le propre de l’homme, Paris, Fayard, 2001, p.47.

[7] S. J. Gould, Le montreur de singe, in Le sourire du flamant rose, Seuil, Paris, Seuil, 1988 p.245.

[8] C’est une des illustrations classiques de la néoténie.

“L’homme descend du singe”: la dérive raciste (1)

Lorsque le singe désigne un autre homme : la dérive raciste de l’expression “l’homme descend du singe”

Cette série de 3 billets poursuit un travail sur l’expression “l’homme descend du singe” déjà évoqué sur le bLoug (à propos du procès du singe, du débat d’Oxford, ou encore de ce qu’en pensent les étudiants). En attendant un billet consacré à la Vénus Hottentote et un autre qui fait le point sur le prétendu racisme de Darwin, amusons-nous un peu des élucubrations classificatoires du médecin anglais Charles White.

Dr Charles White (1728-1813), fan d’échelles (Joseph Allen, 1809 © Manchester City Galleries).

 

Tweeter

White, seul sur son échelle

Mais parfaitement, Monsieur, j’ai du sang noir ; mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre, et mon arrière-grand-père était un singe ! Vous voyez que nos deux familles ont la même filiation, mais pas dans le même sens !

Alexandre Dumas

Propos prêté à l’écrivain en réplique à quelqu’un ayant chuchoté à son passage : « On dit qu’il a beaucoup de sang noir »)[1]

 

 

Les idées de Darwin ont été déformées jusqu’au XXe siècle pour faire prévaloir l’idée que les peuples non européens, à commencer par les Africains, sont des « races » intermédiaires entre les grands singes et les Européens blancs, sur une échelle rectiligne qui va des formes animales les moins évoluées aux plus perfectionnées. Ce dévoiement a souvent été mis en avant pour discréditer le darwinisme lui-même. Il procède d’un préjugé racial généralisé fortement ancré qui recouvre l’histoire, pré-évolutionniste, de la découverte des grands singes (dont nous avons raconté les prémisses dans un étrange air de famille). Il découle également d’un contresens radical des mécanismes décrits par Darwin car il enfreint un principe fondamental de l’évolution : deux cousins sont toujours liés exactement au même degré à tout groupe extérieur, puisqu’ils lui sont liés par un ancêtre commun.

La grande confusion qui préside à la découverte et à l’identification des grands singes ne tient pas aux seuls tours que peuvent nous jouer la mémoire ou l’imagination. Le fait que l’on confonde allègrement les singes entre eux et les singes aux humains qui vivent auprès d’eux doit aussi beaucoup au racisme le plus basique. Comme le souligne Richard Dawkins :

« Les premiers explorateurs blancs en Afrique voyaient dans les chimpanzés et les gorilles des parents proches des humains noirs seulement, et pas d’eux-mêmes. »[2]

L’”Ourang Outang” de Bontius (Historiae naturalis et medicae Indiae orientalis, 1658, publication posthume)

La confusion est à l’œuvre avec la dissection du chimpanzé par Tyson en 1699 (un prochain article lui sera consacré). Son « pygmée », qu’il dessine marchant debout avec une canne à la main, reprend la terminologie de Homère et Hérodote qui évoquaient une race légendaire de très petits humains – le mot pygmée va rester pour désigner des humains de petite taille. La porosité entre hommes (de couleur) et grands singes n’est pas que physiologique, elle est aussi comportementale. Bontius, à qui l’on doit la première représentation d’un orang-outan, affirme, reprenant une antienne du racisme colonial, que :

« Selon les Javanais, les orangs asiatiques tant mâles que femelles sont parfaitement capables de parler, mais qu’ils s’en gardent bien de peur qu’on ne les force à travailler. »[3]

Le schéma raciste type de l’humanité est inscrit dans une vision fermement antiévolutionniste du vivant, celle de l’échelle des êtres. La Gradation linéaire de la chaîne des êtres du médecin et chirurgien anglais Charles White (1728-1813) en est un exemple édifiant. Dans cet ouvrage de 1799, il cherche à ordonner en une progression graduelle et linéaire les différents représentants du monde vivant en y incluant les différentes races d’homme.

La chaine des êtres, selon White. La “progression” des races humaines jusqu’à l’idéal de la statuaire grecque part de la bécassine et passe part le singe, le “Nègre” ou le “Sauvage Américain”.Asiatique.

Dans son essai « Tous unis par la longue chaîne du vivant », Stephen Jay Gould s’est attaché à décortiquer comment White s’y est pris « pour construire une chaîne unique, alors que la nature nous met sous les yeux tant de variété si peu hiérarchisée ».[4] Pour parvenir à ses fins, le médecin anglais cherche à rehausser le singe tout en rabaissant des catégories d’hommes jugées inférieures, de façon à pouvoir combler les vides importants qui séparent les échelons simiesques et humains. Quand il ne se contente pas d’inventer, White interprète certains comportements relevés chez les singes de façon très anthropocentriques. Il prétend ainsi que les babouins placent des « sentinelles chargées de veiller sur le sommeil du troupeau pendant la nuit » ou que les orangs-outangs « ont la réputation de se laisser saigner quand ils sont malades et même de solliciter cette opération. »[5]

De façon à pouvoir établir une échelle linéaire des races qui assure une position prééminente aux blancs, White se livre pendant une centaine de pages de comparaisons à ce que Gould qualifie de « lutte intellectuelle épuisante » consistant à faire entre de force des données peu malléables dans un schéma prédéfini.

Le problème pour White est évidemment que les variations qu’il relève ne vont pas toujours dans le même sens. Il n’a donc d’autre choix pour sauver son système que de créer des regroupements de caractéristiques selon qu’elles lui donnent tort ou raison. La première catégorie de traits bâtie par White regroupe « des caractéristiques de grande valeur, dont les Blancs sont abondamment pourvus, les Noirs un peu moins, et les animaux moins encore », explique Gould, hiérarchie qui, on s’en doute, convient tout à fait à son entreprise. Il fonde sa catégorie sur une série de mensurations de signification pour le moins douteuses telle que la taille du cerveau. La deuxième catégorie comprend des caractéristiques toujours « de grande valeur » dont les Noirs sont cette fois mieux pourvus que les Blancs -  à son grand désarroi -, si bien qu’il se voit obligé de renverser sa séquence en trouvant des exemples d’animaux mieux encore dotés que les Noirs. Parmi ces traits, la transpiration. White estime que :

« Les nègres transpirent beaucoup moins que les Européens ; à peine aperçoit-on de temps en temps une goutte de sueur sur leur peau. Les Simiens suent moins encore et les chiens pas du tout. »[6]

Dans le même ordre d’idées, les menstruations des femmes noires sont moins abondantes que celles des femmes blanches, mais, fort opportunément pour White, « chez les singes femelles, les saignements sont très réduits, ou même totalement absents. »[7] Pour la mémoire, ce sont les éléphants, qui n’oublient jamais, qui lui sauvent la mise.

La troisième catégorie comporte des caractéristiques qui embarrassent White, car, que ce soit dans un sens ou dans l’autre, il n’est pas moyen de respecter la séquence animal – blanc – noir. Ainsi du système pileux, plus abondant chez les Blancs que chez les Noirs, mais moins, évidemment que chez les animaux. Qu’à cela ne tienne, White en tire que seuls les animaux de la plus noble espèce ont été dotés par Dieu d’une parure : la crinière du lion, celle du cheval, et la chevelure de l’homme blanc.

La dernière catégorie, celle des caractéristiques dites « bestiales », présente une incohérence du même ordre, mais en sens inverse : les Noirs sont mieux pourvus que les Blancs, mais les animaux sont les plus démunis. White ne peut se dépêtrer des faits autrement qu’en les écartant purement et simplement, comme l’explique Gould :

« Un exemple : les hommes noirs ont des pénis plus grands que les blancs tandis que les femmes noires ont des poitrines plus fortes – signes évidents d’une sexualité indécente et non maîtrisée. Mais les pénis des singes mâles et les poitrines des singes femelles sont plus petits que ceux de n’importe quel groupe d’êtres humains. White ne trouva aucune solution satisfaisante à ce problème ; il se contenta de le contourner, sans omettre en passant que, tout compte fait, les femmes noires et les singes avaient les mamelons les plus gros ! »[8]

L’argumentation de White finit par s’écrouler d’elle-même, l’auteur ne pouvant s’en sortir qu’avec des critères subjectifs d’esthétisme. Pour ridicule qu’elle puisse nous apparaître – en particulier à travers la lecture de l’essai de Gould, qu’on a connu moins dur avec ses sujets –, la démarche de White n’en est pas moins exemplaire d’une longue tradition de dévalorisation des races non blanches au moyen d’une comparaison systématique aux grands singes. C’est dans cette tradition que s’inscrivent les théories ultérieures, dont les méthodes de comparaison se font plus scientifiques et embrassent la perspective évolutionniste, mais reposent sur le même préjugé sous-jacent, comme nous le verrons dans un prochain billet

 


[1] Cité par Claude Schopp, biographe et responsable des éditions critiques de Dumas, http://next.liberation.fr/culture/0101619448-ses-cheveux-sentent-le-negre, 15 février 2010, consulté le 16 mai 2011

[2] R. Dawkins, Il était une fois nos ancêtres, Une histoire de l’évolution, Robert Laffont, 2007, p.148.

[3] Cité par P. Picq et Y. Coppens (Dir.), Aux origines de l’humanité t.2 ; le propre de l’homme, Paris, Fayard, 2001, p.56.

[4] S. J. Gould, « Tous unis par la grande chaîne », in Le sourire du flamant rose, Paris, Seuil, 1988, p.259.

[5] Ibid. p.260.

[6] Ibid., p.262.

[7] Id.

[8] Ibid., p.263.

danse de la pluie chez les chimpanzés (hs#12: THE CULT, Rain)

Un an de headbanging science ! En cette période (supposément) pluvieuse, le bLoug fête cet anniversaire en vous faisant remuer le popotin avec un titre de saison : Rain. Attention, la chorégraphie dite de la “danse de la pluie” a été inventée par des chimpanzés…

headbanging science #12 : THE CULT – RAIN

 

Morceau emblématique du groupe anglais The Cult, Rain est extrait de leur chef-d’oeuvre de 1985, l’album Love. Comme on le voit dans la vidéo, le groupe n’est alors pas encore sorti de sa chrysalide gothico post-punk. Souvenir d’une époque bénie où le regretté Enfer Magazine pouvait s’aventurer à des prédictions assez hasardeuses : « The Cult risque fort d’être aux 80′s ce que Led Zeppelin fut aux 70′s »…

Mmmh. Ian Astbury et son petit coeur au coin de l’oeil avait fière allure, n’est-ce pas ? En tout cas pas celle du gros Ewok acariâtre en anorak qu’il est devenu. Mais ce n’est pas de ça que je voulais vous entretenir… Vous aurez remarqué la chorégraphie surprenante des deux créatures non identifiées derrière Ian. Sans doute s’agit-il d’une version anglicisée de la danse de la pluie des Indiens Hopi, dont s’inspirent les paroles de Rain : ce peuple d’agriculteurs, n’ayant rien trouvé de mieux que de s’installer dans une région très aride de l’état de l’Arizona, des danseurs masqués devaient prier les esprits de la pluie afin de s’assurer de bonnes récoltes. Ceci pendant 16 jours…

Fatigué de remuer bien avant, le bLoug a préféré dériver et s’interroger sur une question existentielle annexe : les grands singes dansent-ils ou s’agit-il d’une activité proprement humaine ? La réponse est surprenante : la danse fait non seulement partie du bagage culturel des chimpanzés mais ils se livrent en plus à leur propre « danse de la pluie » ! De quoi s’agit-il exactement ? Tentons de dissiper les nuages qui planent au-dessus de cette pratique culturelle assez obscure de nos frères d’évolution.

 

Moi Jane, toi Gene Kelly

On doit l’expression de « danse de la pluie » à la primatologue britannique Jane Goodall, pionnière des observations de terrain sur les chimpanzés des forêts tanzaniennes de l’actuel parc de Gombe. En 1963, dans un article pour le National Geographic intitulé My Life Among Wild Chimpanzees, elle décrit pour la première fois une « danse de la pluie » :

Rain Incites a Violent Ritual

Generally speaking, chimpanzees become more active during the rains and often, for no apparent reason, a male will break into a run, slapping the ground or hitting out at a low branch as he passes. This behavior, when large groups are present, may develop into a fascinating display which I have called the “rain dance.”

I saw it on four occasions, always about midday and always in similar terrain. In every instance it followed the same pattern, but the duration varied from 15 to 30 minutes. It did not always take place in the rain, but rain was falling hard the first time I saw it.

 

Ce rituel de la « danse de la pluie » – décrit comme violent et ne se passant pas forcément sous la pluie ! –, a ensuite été recensé parmi 65 comportements de chimpanzés cartographiés par Whiten et al. en 2001 pour la revue Behavior (Goodall faisant partie des coauteurs). La danse de la pluie est scientifiquement définie ainsi :

Au début d’une forte pluie, plusieurs mâles adultes se livrent à de vigoureuses charges. Dans ces démonstrations, les mâles tendent à retourner à leur position initiale, de façon coordonnée ou parallèle ; les charges peuvent se faire au ralenti aussi bien que de façon rapide et incorporer différents motifs récurrents. Par exemple, marteler le sol, tambouriner sur les troncs d’arbre et les racines, traîner les branches et pousser des cris dits « halètements-hululements » (« pant-hoots »).

(Whiten et al., “Charting Cultural Variations in Chimpanzees”, Behaviour, Volume 138, Numbers 11-12, 2001 , pp. 1481-1516 ; traduction le Bloug)

 

Dis-moi comment tu danses, je te dirai quel chimpanzé tu es

Les auteurs de l’article soulignent que ces danses de la pluie diffèrent des charges d’intimidation habituelles des mâles à l’égard de leurs congénères, ce qui suggère, malgré la testostérone qui s’en dégage, qu’elles ne sont pas liées à une question de domination. Ils relèvent également de nettes différences locales pour ce qui est des motifs présents dans la danse, de son rythme ou du nombre de participants. Ainsi les chimpanzés de la forêt de Taï (Côte d’Ivoire) pratiquent-ils une danse totalement silencieuse alors que ceux des sites de l’Est africain s’accompagnent d’un “chant” bruyant à base de “pant-hoots”. Sur un même site, comme à Mahale (Tanzanie), deux versions peuvent exister : la version vigoureuse et rapide, impliquant plusieurs mâles adultes, et la version silencieuse et lente, n’impliquant qu’un seul danseur.

Ces variations plaident incontestablement en faveur d’une pratique purement culturelle. Du reste, les différentes communautés de chimpanzés ne se rendent pas au dancing à fréquences égales : c’est une activité courante pour la plupart, mais seulement habituelle pour la communauté de Budongo (Ouganda). Quant aux chimpanzés de Boussu (Guinée), ils ne pratiquent pas du tout la danse de la pluie, alors même que leurs conditions environnementales ne diffèrent pas de celles de leurs congénères danseurs… une sorte de variante des gars coincés qui n’osent pas aller sur la piste quand The Cult entame Rain.

 

La grande scène de la cascade, une variante

Le répertoire des chimpanzés comporte une autre danse aquatique, spécifiquement dédiée aux cascades (malheureusement, certains auteurs mélangent souvent les deux phénomènes). La vidéo ci-dessous, nous montre un mâle alpha de Gombe nommé Freud se livrant à une “danse de la cascade”, avec les commentaires de Jane Goodall herself :

 

Contrairement à la danse de la pluie, que les chimpanzés exécutent au début de la saison des pluies, la danse de la cascade ne semble pas liée aux saisons. Elle comporte différentes séquences : un peu de balancement en rythme à l’aide des lianes, puis une séance de jeter de rochers dans l’eau pour finir par une phase plus calme de “contemplation” de la cascade.

 

Alors, c’est de l’art ou du chimpanzé ?

Mais à quoi riment ces gesticulations primates liées à des phénomènes naturels impliquant la pluie ? Autant être clair, on n’en sait rien.

De l’interprétation à la spéculation, la frontière est ténue. Certains propos de Jane Goodall – à qui on a pu reprocher un anthropomorphisme déplacé – peuvent prêter à confusion. Ainsi son “I think chimpanzees are as spiritual as we are”, que l’on peut entendre dans la vidéo, peut-il laisser la place à une interprétation abusive qui ferait du recueillement de Freud (le chimpanzé, pas l’autre) un épisode de méditation d’ordre religieux. Plus généralement, les descriptions des danses de la pluie ou de la cascade par Goodall sont invoquées par certains auteurs comme preuve de la préexistence de l’esprit religieux chez les primates – ce dont on peut raisonnablement douter en l’état des connaissances éthologiques et psychologiques.

 

La danse de la pluie des chimpanzés est aussi parfois appelée à la rescousse pour étayer certaines théories sur les origines de l’art. Voici ce que pense Ellen Dissanayake dans son ouvrage Homo aestheticus: where art comes from and why, paru en 1995.

It has been suggested that in their « rain dance », the chimpanzees are orienting themselves toward à « zone of uncertainty » (Laughlin and Manus 1979), a disturbing or exciting stimulus that is perceived as possibly dangerous. The chimpanzee’s reactions contain germs, albeit relatively unintegrated, of repetition, rhythm, elaboration, and exaggerated motor movements drawn from spontaneous emotional excitement. It is not difficult to imagine other hominoid creatures, with greater mental ability and more control of their behavior, deliberately patterning and shaping their vocalizations into chants, and the tree shaking and stamping into dance steps, thereby relieving their anxiety and, when all is said and done, “controlling” (enutralizing), with ritual, the storm.

En résumé, de la danse de la pluie des chimpanzés, simple réponse émotionnelle à un stimulus environnemental, à une danse humaine, tout n’est affaire que de stylisation et d’intention.

Les aptitudes rythmiques et musicales des grands singes pourraient conforter cette thèse. Cette vidéo du Chimp Haven sanctuary de Keithville (Louisiane) nous révèle le sens du rythme des chimpanzés :

 

Paul Mac Cartney et Peter Gabriel ont pour leur part eu l’occasion de jammer avec des bonobos du Great Ape Trust de Des Moines (Iowa). Peter Gabriel a ainsi expliqué à Panbanisha, une femelle, comment se servir d’un clavier. Dédaignant d’abord l’instrument, Panbanisha s’est ensuite révélée assez douée pour jouer de la musique au bout de trois jours, pas en tapant sur son clavier n’importe comment, mais en exécutant une mélodie reconnaissable.

Du côté du zoo de Saint Louis (Missouri), c’est le son de la flûte qui a été testé sur les pensionnaires. Résultat, des singes calmes et apaisés. Par quoi ? Un CD de musique d’Indiens d’Amérique !

L’histoire ne nous dit pas si la danse de la pluie Hopi figurait dans la tracklist mais si Billy Duffy, guitariste de The Cult et compositeur de Rain, perd l’inspiration, qu’il se rassure : la relève est assurée, du coté des chimpanzés !


 

 

The Cult – Rain, lyrics

Hot sticky scenes, you know what I mean
Like a desert sun that burns my skin
I’ve been waiting for her for so long
Open the sky and let her come down
Here comes the rain
Here comes the rain
Here she comes again
Here comes the rain
Hot sticky scenes, you know what I mean
Like a desert sun that burns my skin
I’ve been waiting for her for so long
Open the sky and let her come down
Here comes the rain
Here comes the rain
Here she comes again
Here comes the rain
I love the rain
I love the rain
Here she comes again
Here comes the rain
Oh, rain
Rain
Rain
Oh, here comes the rain
I love the rain
Well, I love the rain
Here she comes again
I love the rain
Rain
Rain

Le headbanging science va tenter ce mois-ci de vous faire remuer le popotin sous peine de faire pleuvoir. Rain est un des morceaux emblématiques du groupe anglais The Cult, extrait de leur chef-d’oeuvre de 1985, l’album Love. Comme on le voit dans la vidéo, le groupe n’est alors pas encore sorti de sa chrysalide gothico post-punk. Souvenir d’une époque bénie où le regretté Enfer Magazine pouvait s’aventurer à des prédictions assez hasardeuses : « The Cult risque fort d’être aux 80′s ce que Led Zeppelin fut aux 70′s »…

Mmmh. Ian Astbury et son petit coeur au coin de l’oeil avait fière allure, n’est-ce pas ? En tout cas pas celle du gros ewok acariâtre en anorak qu’il est devenu. Mais ce n’est pas de ça que je voulais vous entretenir. Vous aurez remarqué la chorégraphie surprenante des deux créatures non identifiées derrière Ian. Sans doute s’agit-il d’une version anglicisée de la danse de la pluie des Indiens Hopi, dont s’inspirent les paroles de Rain : ce peuple d’agriculteurs, n’ayant rien trouvé de mieux que de s’installer dans une région très aride de l’état de l’Arizona, des danseurs masqués devaient prier les esprits de la pluie afin de s’assurer de bonnes récoltes. Ceci pendant 16 jours…

Fatigué de remuer bien avant, le bLoug a préféré dériver et s’interroger sur une question existentielle annexe : les grands singes dansent-ils ou s’agit-il d’une activité culturelle proprement humaine ? La réponse est surprenante : les chimpanzés pratiquent non seulement ce qu’on a appelé des « danses », mais ils se livrent en plus à leur propre « danse de la pluie » ! De quoi s’agit-il exactement ? Tentons de dissiper les nuages qui planent au-dessus de cette pratique culturelle assez obscure de nos frères d’évolution.

Moi Jane, toi Gene Kelly

On doit l’expression de « danse de la pluie » à la primatologue britannique Jane Goodall, pionnière des observations de terrain sur les chimpanzés des forêts tanzaniennes de l’actuel parc de Gombe. Dans un article pour le National Geographic en 1963, intitulé My Life Among Wild Chimpanzees, elle décrit pour la première fois une « danse de la pluie » :

http://ngm.nationalgeographic.com/1963/08/jane-goodall/goodall-text/22

Rain Incites a Violent Ritual

Generally speaking, chimpanzees become more active during the rains and often, for no apparent reason, a male will break into a run, slapping the ground or hitting out at a low branch as he passes. This behavior, when large groups are present, may develop into a fascinating display which I have called the “rain dance.”

I saw it on four occasions, always about midday and always in similar terrain. In every instance it followed the same pattern, but the duration varied from 15 to 30 minutes. It did not always take place in the rain, but rain was falling hard the first time I saw it.

Ce rituel de la « danse de la pluie », décrit comme violent et ne se passant pas forcément sous la pluie ! –, a été recensé parmi 65 comportements de chimpanzés cartographiés par Whiten et al. en 2001 pour la revue Behavior (Goodall faisant partie des coauteurs). La danse de la pluie est définie ainsi :

Au début d’une forte pluie, plusieurs mâles adultes se livrent à de vigoureuses charges. Dans ces démonstrations, les mâles tendent à retourner à leur position initiale, de façon coordonnée ou parallèle ; les charges peuvent se faire au ralenti aussi bien que de façon rapide et incorporer différents motifs récurrents. Par exemple, marteler le sol, tambouriner sur les troncs d’arbre et les racines, traîner les branches et pousser des cris dits « halètements-hululements » (« pant-hoots »).

Dis-moi comment tu danses, je te dirai quel chimpanzé tu es

Les auteurs de l’article soulignent que ces danses de la pluie diffèrent des charges d’intimidation habituelles des mâles à l’égard de leurs congénères, ce qui suggère qu’elles ne sont pas liées à une question de domination. Ils relèvent également de nettes différences locales pour ce qui est du type de motifs présents dans la danse et de son rythme. Ainsi les chimpanzés de la forêt de Taï (Côte d’Ivoire) pratiquent-ils une danse totalement silencieuse. Alors que ceux des sites de l’Est africain s’accompagnent d’un “chant” bruyant à base de “pant-hoots”. Sur un même site, comme à Mahale (Tanzanie), deux versions peuvent exister : la version vigoureuse et rapide, impliquant plusieurs mâles adultes, et la version silencieuse et lente, n’impliquant qu’un seul danseur. Ces variations plaident incontestablement en faveur d’une pratique purement culturelle. Du reste, les différentes communautés de chimpanzés ne se rendent pas au dancing à fréquences égales : c’est une activité courante pour la plupart, mais seulement habituelle pour la communauté de Budongo (Ouganda). Quant aux chimpanzés de Boussu (Guinée), ils ne pratiquent pas du tout la danse de la pluie, alors même que leurs conditions environnementales ne diffèrent pas de celles de leurs congénères danseurs… une sorte de variante des gars coincés qui n’osent pas aller sur la piste quand The Cult entame Rain.

Whiten et al, Charting Cultural Variations in Chimpanzees, Behaviour, Volume 138, Numbers 11-12, 2001 , pp. 1481-1516

 

La grande scène de la cascade, une variante

Le répertoire des danses aquatiques des chimpanzés comporte une autre danse, spécifiquement dédiée aux cascades (malheureusement, certains auteurs mélangent souvent les deux phénomènes). La vidéo ci-dessous, nous montre un mâle Alpha de Gombe nommé Freud se livrant à une danse de la cascade, avec les commentaires de Jane Goodall herself :

<iframe src=”http://player.vimeo.com/video/18404370?title=0&amp;byline=0&amp;portrait=0″ width=”400″ height=”265″ frameborder=”0″ webkitAllowFullScreen allowFullScreen></iframe><p><a href=”http://vimeo.com/18404370″>Waterfall Displays</a> from <a href=”http://vimeo.com/janegoodallinst”>the Jane Goodall Institute</a> on <a href=”http://vimeo.com“>Vimeo</a>.</p>

 

Contrairement à la danse de la pluie, que les chimpanzés exécutent au début de la saison des pluies, la danse de la cascade ne semble pas liée aux saisons. Elle comporte différentes séquences : un peu de balancement en rythme à l’aide des lianes, puis une séance de jeter de rochers dans l’eau pour finir par une phase plus calme de “contemplation” de la cascade.

 

Alors, c’est de l’art ou du chimpanzé ?

Mais à quoi riment ces gesticulations primates liées à l’eau ? Autant être clair, on n’en sait rien.

De l’interprétation à la spéculation, la frontière est ténue. Certains propos de Jane Goodall – à qui on a pu reprocher un anthropomorphisme déplacé – peuvent prêter à confusion. Ainsi son “I think chimpanzees are as spiritual as we are” que l’on peut entendre dans la vidéo peut-il laisser la place à une interprétation abusive qui ferait du recueillement de Freud (le chimpanzé, pas l’autre) une manifestation de méditation d’ordre religieux. Plus généralement, les descriptions des danses de la pluie ou de la cascade par Goodall sont souvent invoquées comme preuve de la préexistence de l’esprit religieux chez les primates – ce dont on peut raisonnablement douter en l’état des connaissances éthologiques et psychologiques.

La danse de la pluie des chimpanzés est aussi parfois appelée à la rescousse pour étayer certaines théories sur les origines de l’art. Voici ce que pense Ellen Dissanayake dans son ouvrage Homo aestheticus: where art comes from and why, paru en 1995.

It has been suggested that in their « rain dance », the chimpanzees are orienting themselves toward à « zone of uncertainty » (Laughlin and Manus 1979), a disturbing or exciting stimulus that is perceived as possibly dangerous. The chimpanzee’s reactions contain germs, albeit relatively unintegrated, of repetition, rhythm, elaboration, and exaggerated motor movements drawn from spontaneous emotional excitement. It is not difficult to imagine other hominoid creatures, with greater mental ability and more control of their behavior, deliberately patterning and shaping their vocalizations into chants, and the tree shaking and stamping into dance steps, thereby relieving their anxiety and, when all is said and done, “controlling” (enutralizing), with ritual, the storm.

En résumé, de la danse de la pluie des chimpanzés, simple réponse émotionnelle à un stimulus environnemental, à une danse humaine, tout n’est affaire que de stylisation. Les aptitudes rythmiques et musicales des grands singes pourraient conforter cette thèse. Cette vidéo du Chimp Haven sanctuary de Keithville (Louisiane) nous révèle le sens du rythme des chimpanzés :

http://www.youtube.com/watch?v=61c9_avmN9A

 

Paul Mac Cartney et Peter Gabriel ont quant à eux jammé avec des bonobos du Great Ape Trust de Des Moines (Iowa). Peter Gabriel a expliqué à Panbanisha, une femelle, comment se servir d’un clavier. Dédaignant d’abord l’instrument, Panbanisha s’est ensuite révélée assez douée pour jouer de la musique, pas en tapant dessus n’importe comment, mais en exécutant une mélodie reconnaissable. Du côté du zoo de Saint Louis (Missouri), c’est le son de la flûte qui a été testé sur les pensionnaires. Résultat, des singes calmes et apaisés. Par quoi ? Un CD de musique d’Indiens d’Amérique !

L’histoire ne nous dit pas si la danse de la pluie Hopi figurait dans la tracklist mais si Billy Duffy, guitariste de The Cult et compositeur de Rain, perd l’inspiration, qu’il se rassure : la relève est assurée, du coté des chimpanzés !

The Cult – Rain, lyrics

Hot sticky scenes, you know what I mean

Like a desert sun that burns my skin

I’ve been waiting for her for so long

Open the sky and let her come down

Here comes the rain

Here comes the rain

Here she comes again

Here comes the rain

Hot sticky scenes, you know what I mean

Like a desert sun that burns my skin

I’ve been waiting for her for so long

Open the sky and let her come down

Here comes the rain

Here comes the rain

Here she comes again

Here comes the rain

I love the rain

I love the rain

Here she comes again

Here comes the rain

Oh, rain

Rain

Rain

Oh, here comes the rain

I love the rain

Well, I love the rain

Here she comes again

I love the rain
Rain
Rain

un étrange air de famille

Aussi loin que les sources écrites nous permettent de remonter, l’ambivalence a toujours imprégné la relation entre l’homme et les singes, au moins dans la culture occidentale. Présente très tôt, dès l’Antiquité, elle demeure très longtemps nourrie de fantasmes et d’approximations.

le mime grotesque du singe antique

« Laids, lâches, vantards, flatteurs. Rien d’équivalent chez les anciens au proverbe malin comme un singe. »[1] Cette sentence de François Lissarague, auteur du chapitre intitulé “L’homme, le singe, le satyre” dans un ouvrage collectif dédié à l’animal dans l’Antiquité, dit bien la place peu enviable du singe dans notre culture. Le jugement que les anciens portent sur lui est déjà négatif, les descriptions péjoratives. Par essence, le singe est grotesque. Il est également laid. On ne cesse pourtant de souligner son caractère mimétique, sa propension à faire sa toilette, s’habiller, à s’enivrer… Autant de traits humains. Mais ne nous y trompons pas, il s’agit bien d’une copie de l’homme par l’animal, non d’une identité de l’animal à l’homme. Il reste une distance au sein de la ressemblance. C’est celle du grotesque, celle qui attire la moquerie. Au second siècle de notre ère, Pline l’Ancien et Galien enfoncent le clou sur l’essence ridicule du singe, piètre copie de l’homme non seulement par ces actes : « les espèces qui ont une queue sont même connues pour jouer aux dames »[2] mais encore dans son être tout entier : « Le corps entier du singe est une imitation ridicule de l’homme »[3]

Tweeter

La laideur du singe et sa position par rapport à l’homme font une apparition dans l’Hippias majeur de Platon (v.427-v. 346 av. J.-C.). A la recherche d’une définition du beau, Socrate cite la formule d’Héraclite selon laquelle « le plus beau des singes est laid » (ce qui souligne au passage l’existence de la figure du singe dans la culture grecque antique) et la complète en introduisant l’homme dans la comparaison : « le plus savant des hommes par rapport au dieu, paraîtra un singe. »[4] Les prémisses de la Scala naturae sont ici aisément perceptibles et la place du singe, dans une position intermédiaire et inférieure à celle de l’homme, déjà déterminée.

La référence platonicienne a moins souvent cours dans les cercles naturalistes que celle à Aristote (348-322 av. J.-C.), éminente figure de la science occidentale à qui l’on doit les premières tentatives de classification des organismes vivants (il sera suivi de Théophraste (v. 372-v.287 av. J.-C.), qui lui succéda à la direction du Lycée et proposa une classification des végétaux)[5]. Aristote observe que certains animaux ont une nature intermédiaire entre celle de l’homme et celle des quadrupèdes. Dans son traité les Parties des animaux, il marque bien le caractère intermédiaire du singe, qui s’approche de l’homme et s’en distingue tout à la fois :

« Quant au singe, comme il a une forme indéterminée et qu’il n’appartient à aucune espèce tout en appartenant à deux, il n’a ni queue ni fesses ; il n’a pas de queue parce qu’il est bipède, ni de fesses, parce qu’il est quadrupède. »[6]

L’anthropomorphe sans nom. (Source : INHA) : Bernard de Breydenbach (1454-1497), doyen de la Cathédrale Saint-Martin de Mayence, publia la relation de son voyage en Terre sainte (Peregrinatio in terram sanctam) en 1486. Une étrange créature anthropomorphe « sans nom » figure au voisinage de la girafe ou du dromadaire, aisément identifiables. Elle est pourvue d’une queue et s’appuie sur une canne. Cet « homme-singe » s’appuyant sur un bâton pour pallier sa bipédie déficiente entre pour longtemps dans le catalogue des représentations du singe.

de la diabolisation à la découverte des grands singes

A cette époque, les singes que l’on connaît et que l’on raille ne sont pas des grands singes. On en a la certitude avec Aristote, qui parle de singes (pitekoi), de cèbes (keboi) et de cynocéphales (kynokephaloi). Le pitêcos désigne le magot d’Afrique du Nord, le kynokêphalos représente les babouins et le kêbos « les autres singes à queue que les Grecs avaient rencontrés dans leur expansion »[7]. L’écrivain et naturaliste romain Pline l’Ancien (23-79), mentionne dans sa monumentale Histoire naturelle d’étrange animaux vivant dans les régions orientales de l’Inde : « Des satyres, animaux très légers à la course, qui vont tantôt à quatre pattes, tantôt dressés sur deux, à l’image de l’homme. »[8] La possibilité qu’il s’agisse d’un grand singe n’est pas à écarter. Elle reste toutefois très hypothétique – tout comme l’est celle que l’amiral carthaginois Hannon, ait, quelques siècles auparavant, rencontré des gorilles, dans la mesure où ses voyages le long des côtes de l’Afrique ne le portèrent pas au-delà du golfe de Guinée. Il n’est donc aucune preuve certaine, à cette époque, que les grands singes nous aient été connus autrement que par ouï-dire.

Si Aristote et Galien pouvaient sans inquiétude classer l’homme parmi les animaux, le christianisme va ensuite s’affairer à retirer l’homme de la nature pendant plus de 1500 ans. L’histoire biblique du monde vivant est celle d’une création divine des espèces sans transformation postérieure à leur formation. Le monde occidental est solidement et durablement fixiste, donc rassurant pour l’homme. Il va falloir attendre l’essor de l’anatomie comparée puis de la classification aux XVIIe et XVIII siècles pour que la thématique des liens qui unissent le singe à l’homme refleurisse véritablement dans les textes et les querelles. Cette longue parenthèse n’est le signal d’aucun répit pour les singes qui de ridicules deviennent diaboliques, dans une époque où il ne fait pas bon l’être. Leurs mimiques, leur lubricité, les rangent dans la catégorie des êtres maléfiques. Les témoignages architecturaux constituent un bon indice de la place dévolue aux singes dans la culture de l’Occident chrétien, comme l’analyse Jacques Arnould :

« L’avez-vous aperçu, sur les murs de nos églises et de nos cathédrales ? Il côtoie le plus souvent la gargouille grimaçante ou la figure démoniaque ; rares sont les sculpteurs qui ont choisi de le représenter le visage tourné vers le ciel, comme en attente d’un improbable salut. »[9]

D’autres traditions que la nôtre font meilleur accueil au singe. C’est un particularisme de la société occidentale de cohabiter avec les sociétés animales sur le monde de la séparation. Une dualité entre nature et culture qui se traduit par une étanchéité de la frontière de l’espèce humaine que Philippe Descola juge propre à l’occident (Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005). Dans certaines cultures, le singe loge à bien meilleure enseigne, se voit attribuer des attributs royaux ou confier les secrets des sages.

C’est de la confrontation avec les autres cultures, le long des routes de pèlerinage et des voies commerciales puis en suivant les explorations permises par les grandes navigations, que vont petit à petit naître les premières représentations occidentales des grands singes. Albert et Jacqueline Ducros ont superbement retracé le détail de cette histoire de « La découverte des grands singes » dans l’ouvrage collectif Aux origines de l’humanité[10]. Si Marco Polo a probablement décrit pour la première fois le gibbon, c’est à un Portugais de la fin du XVe (ou du début du XVIe siècle), Valentin Ferdinand, que l’on doit la première mention d’un anthropoïde africain – vraisemblablement le chimpanzé. Elle ne sera publiée qu’en 1862, en Allemagne. Parmi les mentions ultérieures, le récit du corsaire anglais Andrew Battell, qui va circuler dans diverses éditions de récits de voyage à partir de 1604, offre une peinture particulièrement évocatrice d’un « monstre », le Pongo :

« Ce Pongo est proportionné comme un homme mais il a plutôt la stature d’un géant. Car il est très grand, il a une figure humaine, les yeux enfoncés et de longs poils sur les sourcils. Il n’a de poils ni sur la figure, ni sur les oreilles, ni sur les mains non plus (… ) Il ne diffère de l’homme que par les jambes qui n’ont pas de mollets. Il marche toujours dressé sur les jambes et porte les mains jointes sur la nuque quand il se déplace sur le sol. (…) Ils ne parlent pas et n’ont pas plus d’entendement qu’une bête. »[11]

la représentation du "Pongo" perdure jusque dans ce film de 1945. Source : encyclocine.com

 

 

Cette description qui souligne les caractéristiques très anthropomorphiques du Pongo est en fait celle d’un gorille. La suite du portrait de Battell est intéressante car elle érige faussement l’espèce en un Goliath aux fureurs redoutables, un préjugé appelé à coller longtemps au gorille (voir l’article du bLoug consacré à ces stéréotypes  : la brute)

« Les Pongos viennent et s’assoient autour du feu jusqu’à ce qu’il s’éteigne, car ils ne savent pas rassembler le bois. Ils se déplacent en groupe et tuent beaucoup de nègres qui voyagent dans les bois. Souvent ils tombent sur des éléphants qui viennent se nourrir là où ils sont et ils les battent avec leurs poings fermés et des bâtons jusqu’à ce qu’ils s’enfuient en barrissant. »[12]

Cette mention du gorille est la première en Occident depuis le récit d’Hannon. L’occident va de nouveau l’oublier pendant deux siècles. Battell cite un second « monstre » l’Engeco, mais sans le décrire ; il s’agit vraisemblablement du chimpanzé. Ce dernier va devenir plus familiers des Européens et du scalpel de certains savants…

à suivre : Un étrange air de famille #2 : Aux bons soins des docteurs Tulp et Tyson.



[1] F. Lissarrague, “L’homme, le singe, le satyre” in L’animal dans l’Antiquité, Paris, Vrin, 1997, p.458.

[2] Cité par R. Dawkins, Il était une fois nos ancêtres, Une histoire de l’évolution, Paris, Robert Laffont, 2007, p.149.

[3] Cité par F. Lissarrague, Ibid., p.462.

[4] F. Lissarrague, Ibid., p.458.

[5] Voir H. Le Guyader, Classification et évolution, Paris, Le Pommier, 2003

[6] Cité par F. Lissarrague, Id.

[7] Sous la direction de Pascal Picq et Yves Coppens, Aux origines de l’humanité t.2 ; le propre de l’homme, Paris, Fayard, 2001, p.30.

[8] Id.

[9] J. Arnould, Requiem pour Darwin, Paris, Salvator, 2009, p.10.

[10] Sous la direction de Pascal Picq et Yves Coppens, Aux origines de l’humanité t.2 ; le propre de l’homme, Paris, Fayard, 2001.

[11] Cité par Id. p.36.

[12] Id.

la brute (part 2 : l’homme criminel de Lombroso)

Suite de l’article consacré aux représentations du singe en brute lubrique, avec la théorie de l’homme criminel de Cesare Lombroso.

Conjuguée à l’évolutionnisme, la représentation du singe comme brute a accouché de concepts pour le moins regrettables, dont les conséquences ne furent malheureusement pas limitées à la sphère des idées  mais affectèrent, en pratique, des êtres humains. Leur seul tort : être affligés de traits un peu trop proches de ceux de leurs ancêtres simiens. Parmi ces théories, celle de « l’homme criminel », développée, par le médecin italien Cesare Lombroso (1835-1909).

Lombroso et sa théorie de l’homme criminel ont leur musée à Turin – pas une fierté pour tous comme l’indique ce tract

Lombroso agrémenta d’une couche clairement évolutionniste les théories biologiques de la criminalité courantes en son temps. Il exposa ses vues dans Uomo delinquente (L’homme criminel), paru en 1876.Selon lui, les délinquants nés étaient en substance des singes vivant parmi nous. Non pas des fous ou des malades, qui ne seraient criminels que de circonstance, mais de véritables cas de « régression » à un niveau antérieur. Ces malchanceux naissaient avec une proportion un peu trop élevée pour la paix sociale de caractéristiques primitives et simiesques, demeurées dans leur patrimoine et héritées de leurs ancêtres singes. Évidemment, il n’était pas question de pouvoir guérir ces tares puisqu’elles étaient consubstantielles aux criminels qui en étaient affectés. Un juriste écrivant à Lombroso résumait ce qui devait, de façon logique et sinistre, découler de cette vision des choses : « Vous nous avez montré des orangs-outans lubriques et féroces qui ont figure humaine. Il est évident qu’en tant que tels, ils ne peuvent se conduire autrement. S’ils violent, tuent et volent, c’est en raison de leur nature et de leur passé, mais il n’en faut pas plus pour les détruire après avoir acquis la certitude qu’ils resteront des orangs-outans. »[8]

Stephen Jay Gould a consacré une partie de son indispensable ouvrage La Mal-Mesure de l’homme au cas de Cesare Lombroso, dans le chapitre bien nommé Le singe en quelques-uns d’entre nous : l’ anthropologie criminelle.[9]Son essai Le délinquant est une erreur de la nature ou le singe qui sommeille en nous [10] aborde la même question. Je me tiendrai ici aux points exposés dans ces deux textes qui concernent plus spécifiquement les singes.

La théorie de l’homme criminel exerça une très forte influence sur les sciences de la fin du XIXe siècle, qui vit par exemple la création de la discipline de l’anthropologie criminelle. Lombroso, qui avait tenté sans réussite de découvrir des différences anatomiques entre des criminels et des déments, a raconté comment il fut saisi d’une intuition subite en examinant le crâne d’un célèbre brigand et en y voyant soudain « une série de caractères ataviques rappelant plus un passé simien qu’un présent humain. »[11] Cette subite révélation guida tout le travail du médecin italien, qui se mit à traquer les signes manifestes de la souillure ancestrale, grâce auxquels on allait pouvoir identifier les criminels nés de façon infaillible.

violence en réunion chez les castors

En préalable à cette recherche de caractères simiens, Lombroso devait bien sûr faire la preuve que les inclinations naturelles des animaux inférieurs étaient elles-mêmes criminelles. Cette condition constituait en effet la clé de voute de l’édifice qu’il se proposait de construire : « si certains hommes ressemblent à des singes et que ces derniers [sont] gentils, le raisonnement s’effondre », relève Stephen Jay Gould [12] On s’en doute, dans un tel contexte, Lombroso ne put faire autrement que de céder à un laisser-aller méthodologique coupable. Gould parle de « ce qui doit être la plus ridicule démonstration d’anthropomorphisme qui ait jamais été écrite ».[13]

Qu’on en juge. Dans son étude sur le comportement criminel des animaux, Lombroso appela par exemple au secours de son propos : une fourmi piquée d’un accès de rage mettant en pièces un puceron, une cigogne adultère assassinant son mari avec l’aide de son amant, une troupe de castors, que l’on pourrait accuser de violence en réunion, liguée pour massacrer un congénère isolé. Et pour étayer plus solidement, Lombroso alla même jusqu’à  assimiler à un crime les habitudes alimentaires des insectes dévorant certaines plantes !

et conduite sans permis, en plus

Au sujet des singes, Lombroso rapportait par exemple les forfaits suivants (Cesare Lombroso, L’homme criminel, 1887, accessible en ligne) :

  • VOL : “Le Cercopithecus monas est un véritable filou. Tout en recevant vos caresses, il glisse ses mains dans vos poches, vous vole et cache les objets volés dans les draps, dans les couvertures.”
  • ESCROQUERIE : “Un chimpanzé malade avait été nourri avec des gâteaux ; quand il fut rétabli, il faisait souvent semblant de tousser pour se procurer ces friandises.”
  • MEURTRE PAR ANTIPATHIE : “Il y a des femelles qui ont une aversion invincible pour les individus de leur espèce et de leur sexe. Cela s’observe, par exemple, chez les singes anthropomorphes et surtout chez les Orangs-outans, dont les femelles traitent leurs semblables avec une animosité instinctive, les battent et arrivent même jusqu’à les tuer.”
  • CANNIBALISME ET INFANTICIDE : “Parmi les singes, les femelles des Ouistitis mangent quelquefois la tête à un de leurs petits ; elles écrasent aussi leurs petits contre un arbre quand elles sont lasses de les porter.”

méthode et stigmates

Le caractère criminel des animaux inférieurs une fois établi, Lombroso peut se lancer dans l’énumération des stigmates anatomiques de l’homme criminel. Gould relève que l’erreur méthodologique principale de Lombroso consiste à confondre les variations normales d’un caractère donné à l’intérieur d’une population et les différences de valeur moyenne pour ce même caractère entre les populations, alors qu’il s’agit de phénomènes biologiques tout à fait distincts (et d’un problème statistique élémentaire). Gould prend cet exemple : « La longueur du bras varie chez les humains et il est normal que certaines personnes aient de plus longs bras que d’autres. Le chimpanzé moyen a le bras plus long que l’humain moyen, mais cela ne signifie pas qu’un humain possédant un bras relativement plus long que la moyenne est génétiquement similaire aux singes. »[14] Pourtant, c’est ce que Lombroso conclut.

Parmi les stigmates simiens, Lombroso recense, d’après Gould   :

« l’épaisseur du crâne, le développement disproportionné des mâchoires, la prééminence de la face sur le crâne, la longueur relative des bras, les rides précoces, l’étroitesse et la hauteur du front, les oreilles « à anse ou charnues », l’absence de calvitie et les cheveux plus épais et hérissés, la peau plus brune, une plus grande acuité visuelle, la sensibilité considérablement diminuée et l’absence de réaction vasculaire (rougeur). Au cours du Congrès international d’anthropologie criminelle de 1896, il soutint même que les pieds des prostituées étaient souvent préhensiles comme chez les singes (gros orteil nettement séparé des autres). »[16]

La liste est impressionnante. Elle souligne bien une chose : la ressemblance entre l’homme et les singes n’a jamais cessé  de nous frapper et de nous inciter à en dresser le catalogue. Tantôt pour insister sur ce que nous avons de commun, tantôt pour ne retenir que ce qui nous différencie. Et dans les deux cas, toujours au détriment du singe. S’il s’agit ici de débusquer les ressemblances, c’est uniquement pour mettre à mort la brute et préserver la société de ses éléments dangereux.

face de limande

Pour en finir avec Lombroso sur une note moins sinistre, on s’amusera de son zèle qui le poussa à hasarder des similitudes avec des créatures morphologiquement et évolutivement plus éloignées de nous : lémuriens, rongeurs, porc, bovins, lamantins… et même poissons plats tels la limande ! L’asymétrie faciale de certains criminels ne ressemblait-elle pas à ces poissons dont les deux yeux sont placés du même côté du corps ? L’histoire ne dit pas quel crime les limandes avaient pu commettre, mais il devait être terrible pour qu’elles s’aplatissent ainsi…


[8] Cité par S. J. Gould, “Le délinquant est une erreur de la nature ou le singe qui sommeille en nous”, in Darwin et les grandes énigmes de la vie, Paris, Seuil

[9] S. J. Gould, La Mal-Mesure de l’homme, Paris, Odile Jacob, 2009, p.159.

[10] S. J. Gould, “Le délinquant est une erreur de la nature ou le singe qui sommeille en nous”, in Darwin et les grandes énigmes de la vie, Paris, Seuil

[11] S. J. Gould, La Mal-Mesure de l’homme, Paris, Odile Jacob, 2009, p.160.

[12] Ibid., p.161.

[13] Id.

[14] Ibid., p.165.

[16] Id.

 

la brute

« J’eus le malheur, en 1854, de passer au gorille. En un temps ou le bruit commençait à se répandre que l’homme et le singe étaient frères, c’étaient [sic] bien de l’audace, et ma tentative s’aggravait de ceci que, le gorille étant le plus laid de tous les singes, la comparaison n’était pas flatteuse pour l’homme »

Emmanuel Frémiet

Ceci n’est pas une allégorie de DSK au Sofitel

Gorille enlevant une femme (1878), sculpture d’Emmanuel Frémiet (musée des Beaux-arts de Nantes)

Le sculpteur français Emmanuel Frémiet (1824-1910) fit bruire le Tout-Paris d’un frisson de scandale avec son Gorille enlevant une femme (présentée sous le titre Troglodytes Gorilla du Gabon), qui après avoir été interdit, reçut une médaille d’honneur, la plus haute distinction, au Salon de Paris de 1887. L’œuvre reflétait les stéréotypes de son temps sur le gorille, espèce encore mal connue et perçue comme une véritable brute sanguinaire et lubrique… des préjugés sur les grands singes qui ont la vie dure.

En 1859, année de parution de L’origine des espèces de Charles Darwin, l’explorateur et naturaliste Franco-américain Paul Belloni du Chaillu (1835-1903), exhibe des spécimens de gorilles naturalisés aux USA. Lesquels vont ensuite faire sensation à Londres, où ils seront exposés  à la Geographical Society. Le phénomène n’est pas nouveau. Dans les années 1830, déjà, le cirque Barnum et Bailey exhibait Gargantua the Great, un gorille annoncé comme « la plus terrifiante créature du monde ». Le gorille attire les foules pour son exotisme mais aussi par fascination pour sa terrifiante puissance. Sa réputation d’absolue férocité est usurpée, mais aucun récit de l’époque ne manque de la mettre en scène, dans une débauche d’effets qui ne s’embarrassent pas de rigueur scientifique – et pour cause, faute de spécimen il n’est guère possible d’étudier le gorille jusqu’aux expéditions de du Chaillu.

la férocité faite singe

1859, toujours. Un article sur le gorille publié dans l’Illustrated London News, un magazine hebdomadaire né en 1842 qui offrait trente-deux estampes pour l’éducation de son lectorat, s’attaque au gorille en compilant tous les fantasmes des récits de voyageurs de l’époque : « un examen de près relève presque de l’impossible, en particulier parce qu’à l’instant où il voit un homme, il l’attaque. La force du mâle adulte étant prodigieuse et ses dents lourdes et puissantes, on dit qu’il surveille, tapi dans les grosses branches des arbres de la forêt, l’approche de quiconque appartient à l’espèce humaine et, tandis que ce-dernier passe sous l’arbre, il laisse tomber ses horribles pieds arrière dotés d’un pouce énorme, saisit sa victime par la gorge, la soulève du sol et finalement la laisse tomber à terre, morte. C’est par pure malveillance que cet animal agit de la sorte car il ne mange pas la chair de l’homme qui vient de mourir, mais trouve un plaisir diabolique dans l’acte même de tuer. »[1] La description n’est pas sans rappeler celle du terrible Pongo d’Andrew Batell, description qui date de 1604… En 250 ans, la connaissance des grands singes en général et du gorille en particulier n’a guère évolué. A la décharge de l’Illustrated London News, il n’y a pas d’acharnement particulier sur le gorille et toute espèce mal connue fait les frais d’erreurs grossières : le numéro du 28 mai de la même année qui nous propose l’histoire du « poisson parlant »  montre ainsi l’image d’un bassin dans lequel s’ébat ce qui a tout l’air d’être une otarie !

Du Chaillu est le premier explorateur occidental à avoir rencontré des gorilles dans leur milieu naturel. Auteur d’ouvrages de vulgarisation, notamment à destination des enfants, tels que Stories of the gorilla country : Narrated for young people (1867), il fait « des observations justes qui seront confirmées bien plus tard ».[2] Malheureusement, il se laisse aussi aller au spectaculaire (il semble y avoir beaucoup de cannibales dans les peuplades que rencontre notre courageux explorateur) et exagère, comme d’autres avant lui, traits qui valurent au gorille sa réputation de férocité, notamment ses impressionnantes charges.

une mauvais blague sur les roux qui aura mal tourné

Grâce à l’appui du surintendant des Beaux-Arts de Napoléon IIl, Emmanuel Frémiet va pouvoir braver l’interdiction et présenter Gorille enlevant une femme. Il  va s’attirer les sarcasmes et les commentaires effarouchés en même temps que la célébrité. Il récidivera dans la même veine, en plus terrifiant encore,  avec L’Orang-outang étranglant un sauvage de Bornéo (1895), une commande du Muséum national d’histoire naturelle de Paris. La férocité du primate est portée à son comble dans cette œuvre – on voit mal comment, cette fois-ci, la victime pourrait en réchapper. Elle ne soulèvera pourtant pas les mêmes indignations, pour une raison simple : elle ne mettait en scène que la violence du singe, au contraire de Gorille enlevant une femme, qui alliait à merveille à la férocité un autre stigmate dont on affligeait les singes, et le gorille en particulier : la lubricité.

la bête lubrique

Gorille enlevant une femme est finalement présenté dans une niche voilée d’un rideau. Il ne s’agit pas de prudence mais bien de pudeur. Frémiet eut beau présenter son gorille comme une gorille et arguer que cette femelle s’apprêtait à dévorer sa victime, c’est la dimension sexuelle de l’œuvre qui retint l’attention du public, et excita sa « curiosité priapique », selon les termes de Baudelaire, qui lui-même s’offusquait de ce viol annoncé. En 1893, L’Artiste, revue d’art de l’époque, revint sur l’épisode en ces termes : « Ce gorille étouffant dans ses bras herculéens une négresse frêle et délicate donna très vite aux juges trop pressés l’idée d’une scène de luxure épouvantable. L’artiste avait cependant insisté, pour que nul n’en ignore, sur le caractère anthropophage de ces troglodytes du Gabon ; et les apparences étaient sauves, puisque le monstre était femelle. »[3] En réalité, un gorille, même mâle, n’aurait jamais eu l’idée de violer une femme, mais Frémiet,  en  suggérant la lubricité de son sujet, ne faisait, comme pour la violence, que s’inscrire dans une tradition de poncifs. Albert et Jacqueline Ducros citent un petit ouvrage au nom évocateur paru en 1867 et qui eut un succès considérable dans diverses traductions : Enlèvement d’une jeune fille par un gorille. Histoire reçue d’un explorateur par feu le révérend Dr Livingstone, le célèbre voyageur. L’histoire est édifiante : « Leah Haas, ravissante adolescente de dix-huit ans qui accompagne son père diamantaire au Gabon, est enlevée par un gorille vicieux et féroce. Son père et le narrateur, John Oslow, se lancent à la poursuite du kidnappeur. Ils finissent par retrouver le singe, dressé, hurlant, le pied posé sur la hanche de sa victime étendue sur le sol, défendant sa prise. Ouf! Leah est récupérée avant que l’inacceptable ne se produise. »[4]

… gloups…

Le mythe du gorille séducteur et violent ne manquera pas d’évoquer aux cinéphiles ses représentations filmographiques dans toutes les versions de King Kong (ou, dans un registre non violent celle du chimpanzé de Max mon amour). Il s’agit d’une version plus élaborée et très anthropomorphique de l’impudeur constatée ou supposée depuis toujours chez toutes sortes de singes plus ou moins bien connus. On peut trouver au Louvre le Socle de l’Obélisque de la place de la Concorde, à Paris, qui fit scandale en 1836 : sur le bas-relief de granite rose des babouins très tranquillement assis exhibent leur sexe. Choquant encore pour l’époque. Et révélateur du caractère libidineux des singes – il n’est pas anodin que le chimpanzé ait reçu son nom de genre, Pan, d’une divinité grecque portée sur le sexe ; il fut même un temps nommé Pan satyrus, histoire d’enfoncer le clou. Les autorités religieuses ne manquèrent pas de mettre à profit la supposée lubricité du singe pour mettre en garde leurs ouailles contre les mœurs douteuses et les atteintes à la morale. Dans un courant d’idées marqué par les notions de régression et de dégénérescence qui s’opposaient à celles de perfection et de progrès supposément liées au darwinisme, l’homme pouvait retourner à son état simien sous le poids de la faute. La chair était bien évidemment particulièrement visée. Dans un catéchisme daté de 1903, figure par exemple l’avertissement suivant : « Le péché contre la chasteté produit dans la physionomie des enfants et des adolescents des traits simiesques. »[5]

L’œuvre de Frémiet, en tant que révélatrice des représentations de son temps sur les grands singes, traduit bien le sentiment de dégoût ou d’effroi qui accabla une partie du public lorsque les idées évolutionnistes lui soufflèrent que le monstre violeur qui se cachait derrière un rideau n’était autre que son plus proche parent. Ce seul sentiment, nourri de préjugés et de méconnaissances, « allait freiner l’adoption de l’évolutionnisme du moment qu’il pouvait aussi s’appliquer à l’homme : comment accepter dans sa parentèle des créatures aussi laides, féroces et lubriques ? »[6] En polarisant – mais comment pouvait-il en être autrement ? –  les attitudes sur les grands singes, « les opposants, qui auraient pu admettre la notion de l’évolution en soi, s’y sont fermés, saisis d’une horreur viscérale à l’idée que nous étions cousins de ces êtres qui, à leurs yeux, étaient des brutes viles et repoussantes, et ils se sont acharnés à accentuer les différences qui nous séparent d’eux. »[7]

… to be continued : l’homme-criminel, héritage de la représentation du singe comme brute lubrique


[1] R. Dawkins, Il était une fois nos ancêtres, Une histoire de l’évolution, Robert Laffont, 2007

[2] Sous la direction de P. Picq et Y. Coppens, Aux origines de l’humanité t.2 ; le propre de l’homme, Fayard, 2001

[3] article de wikipédia sur Emmanuel Frémiet

[4] Sous la direction de Pascal Picq et Yves Coppens, Aux origines de l’humanité t.2 ; le propre de l’homme, Fayard, 2001

[5] Cité par J. Arnould, Requiem pour Darwin, Paris, Salvator, 2009, p.149.

[6] Sous la direction de P. Picq et Y. Coppens, Aux origines de l’humanité t.2 ; le propre de l’homme, Fayard, 2001

Jouvence a pris un coup de vieux (insane lectures #3)

Cité par Richard Dawkins et Stephen Jay Gould pour illustrer le thème de la néoténie, le roman d’Aldous Huxley, Jouvence (en anglais, After Many a Summer Dies the Swan), paru en 1939, piquait ma curiosité depuis longtemps. La déception est à la mesure des attentes.

Richard Dawkins place Jouvence parmi ses romans préférés d’adolescent (dans Il était une fois nos ancêtres). Stephen Jay Gould, qui l’évoque dans l’essai Le véritable père de l’homme est l’enfant (in Darwin et le grandes énigmes de la vie), a manifestement, lui aussi, un souvenir un peu défraichi du roman : les deux auteurs en font un résumé aguicheur mais franchement trompeur. Ce ne sont pas les quelques erreurs ou omissions bénignes de leur compte-rendu qui posent problème mais bel et bien la présentation qu’ils font de l’intrigue : étroitement liée à la science et plus particulièrement à la néoténie (ou persistance de caractère juvéniles – voir définitions en fin d’article).

Aldous Huxley n’est autre que le frère cadet de Julian Huxley, l’un des pères du cadre de la théorie synthétique de l’évolution, et par la même occasion le petit-fils du grand Thomas. Aldous s’est visiblement inspiré des travaux menés par Julian sur l’axolotl pour nourrir l’intrigue de Jouvence, ainsi que le rapporte Dawkins :

“Pour résumer, I’axolotl est une larve qui a trop grandi, devenant un têtard doté d’organes sexuels. Dans une expérience classique réalisée en Allemagne par Vilém Laufberger, des injections d’hormones ont activé la croissance d’un axolotl qui est ainsi devenu une salamandre pleinement adulte d’une espèce que personne n’avait jamais vue. (…) Julian Huxley a reproduit plus tard cette expérience sans savoir qu’elle avait déjà été faite. Dans l’évolution de l’axolotl, le stade adulte avait disparu de la fin du cycle vital. Sous l’effet des hormones injectées expérimentalement, l’animal a fini par se développer, et une salamandre adulte a été recréée, qui n’avait vraisemblablement jamais été vue auparavant Le dernier stade du cycle vital qui manquait avait été rétabli.

Bela Lugosi dans The Ape Man, bien plus mignon que le personnage de Jouvence

Dans Jouvence, Jo Stoyte est un milliardaire américain à la sauce Randolph Hearst qui est obsédé par la vie éternelle. Avec l’aide de son médecin aux allures faustiennes le Dr Obispo, il retrouve la piste d’un vieil aristocrate anglais, le compte de Gonister, qui a réussi à dépasser largement deux cents ans en avalant quotidiennement de la tripaille de poisson. Le régime lui a si bien réussi qu’il a, comme l’axolotl de Julian Huxley, repris son développement et atteint le stade adulte de l’être humain… il est devenu un singe !

the story is "outrageously good"... dans les 5 dernières pages

Ou comme l’explique le Dr Obispo: “Un singe foetal qui a eu le temps de grandir”. “Mais qu’est-ce qui leur arrivé ?” s’enquiert Stoyte. “Le temps, rien de plus” répond Obispo.

La scène vaut incontestablement lecture. Le problème est qu’elle arrive au bout de 346 pages (sur 351), après une brève mention de la néoténie au bout d’une centaine de pages (chez le chien, à propos du caractère des oreilles tombantes, qui marque la domesticité). Emportés par leur lecture sélective, Gould et Dawkins devisent de la scène finale et de la néoténie mais oublient les 340 premières pages du roman, qui ne sont qu’un long laïus plus ou moins érudit enrobant un semblant d’histoire affreusement embrouillée et dénuée du moindre intérêt, en particulier scientifique…

Ce faisant Gould comme Dawkins passent à côté de quelque chose de tout aussi essentiel, qui a trait à notre rapport aux grands singes.

Voici ce que les protagonistes découvrent lorsqu’ils retrouvent le Comte de Gonister et sa gouvernante, devenues créatures simiesques conservant des vestiges d’humanité :

“Sur le bord d’un lit bas, au centre de ce monde, un homme était assis, les yeux écarquillés, comme s’il était fasciné, sur la lumière. Ses jambes, couvertes d’un poil dru, grossier et roussâtre, étaient nues. La chemise qui constituait son seul vêtement était déchirée et crasseuse. (…) Il était assis, le dos arrondi, la tête en avant et en même temps rentrée dans les épaules. D’une des mains énormes et étrangement maladroites, il grattait un endroit douloureux qui était marqué de rouge parmi les poils de son mollet gauche.”

Attardons nous maintenant sur la gouvernante (elle reste femme et non femelle) :

“c’est une femme” dit Virginia, sur le point d’être prise de nausées que lui causait le dégoût horrifié qu’elle ressentait à la vue de ces mamelles pendantes et flétries.”

Les bonnes manières ne sont plus guère de mise :

“Sans bouger de l’endroit d’où il était assis, le Cinquième Comte de Gonister urina par terre [c'est toujours mieux que en l'air]. Un jacassement plus aigu s’éleva du fond de l’ombre. Il se tourna vers la direction d’où il provenait, et glapit les sons gutturaux et déformés d’obscénités presque oubliés”.

Le délicieux couple finit par se retirer en coulisses, non sans s’être refilés quelques gnons, afin de copuler… comme des bêtes

“Soudain, avec un hurlement féroce, le Cinquième Compte s’élança en avant (…). Il y eut un bruit de pas précipités, une succession d’aboiements ; puis un cri, un bruit de coups, et de nouveaux hurlements ; puis, plus de glapissements, mais seulement un grognement haletant dans l’obscurité, et de petits cris.”

… Le portrait est éloquent.

En réalité, Jouvence ne parle guère de néoténie. Il témoigne surtout d’une vision caricaturale et datée de nos cousins grands singes, accumulant les poncifs de la brute ancestrale, de la bête lubrique et du miroir imparfait et grotesque tendu à l’être humain. Une relique bonne pour les musées.

Jouvence, de Aldous Huxley, Librairie Plon, 1940, bien trop de pages, quelques € d’occasion sur le net.

Pour s’y retrouver dans la néoténie, sujet passablement embrouillé, je m’appuie sur les définitions du site du CNRS :

  • La néoténie se caractérise par un retard de développement de certains caractères : la forme est affectée, pas la taille. La maturité sexuelle est atteinte à l’âge normal. La néoténie peut être totale, sauf en ce qui concerne l’âge où la maturité sexuelle est atteinte, ou partielle. La néoténie est une forme de pédomorphose.
  • La pédomorphose se caractérise par la conservation de caractères juvéniles à l’âge adulte et regroupe la néoténie et la progenèse. La pédomorphose fait partie des hétérochronies du développement. Attention : certains auteurs restreignent la pédomorphose à la conservation de caractères larvaires chez l’adulte reproducteur – c’est le cas de l’axolotl, mais manifestement pas du Comte de Gonister.
  • Les hétérochronies du développement regroupent tous les phénomènes qui modifient la forme et la taille données d’un individu par rapport à sa maturation sexuelle.

Révisez bien, un prochain bonus track nous permettra de revenir sur la néoténie, particulièrement celle de l’homme.